Pour un discours chrétien crédible
| Darwinisme et Christianisme. (1) |
| Jacques Titeca | |
| LPC n° 5 / 2009 |
| En décembre 1831, un bateau, le "Beagle", quitte l'Angleterre pour un voyage qui allait durer plusieurs années et qui avait pour but de dresser un relevé des terres de Patagonie. Pour une tout autre raison que cartographique, ce voyage allait être à l'origine d'un séisme culturel majeur et d'un nouvel affrontement entre savoir profane et doctrine officielle de l'Eglise : le "Beagle" avait à son bord un jeune biologiste anglais du nom de Charles Darwin. Les observations menées par ce jeune savant tout au long de son voyage, d'abord sur le plan géologique, puis sur le plan biologique, en particulier dans l'archipel des Galapagos, vont être à l'origine d'un cheminement intellectuel révolutionnaire qui aboutira, en 1859, il y a exactement 150 ans, à la publication de "L'Origine des Espèces". Cet ouvrage aura, plus que tout autre ouvrage scientifique antérieur ou postérieur, des répercussions indélébiles sur les rapports entre science et foi. Il est vrai qu'il met le chrétien, même libre penseur, dans une position inconfortable. D'une part, défendre le créationnisme biblique revient à faire fi d'un faisceau d'arguments convergents émanant de toutes les disciplines scientifiques. De plus, si les êtres vivants furent réellement et ponctuellement créés à dessein dans leur diversité pour occuper une place prédéfinie sur la scène planétaire, il faut bien reconnaître que la volonté du Créateur apparaît souvent inconstante ou velléitaire, voire incohérente. D'autre part, admettre avec Darwin que l'apparition des êtres vivants sur Terre, y compris celle de l'homme, un animal parmi les autres, est le résultat d'un processus strictement aléatoire revient à dire que l'homme est "le produit d’une énorme loterie, tirant au hasard des numéros parmi lesquels la sélection aveugle a désigné de rares gagnants" (Monod dans "Le Hasard et la Nécessité"). L'homme ne peut donc plus aucunement se définir comme l'accomplissement de quelque projet. Le lien entre l'homme et Dieu est rompu. Charles Darwin a jeté un fameux pavé dans la mare… Mais le choix se limite-t-il à ces deux hypothèses antinomiques ? Pour éviter toute méprise dans l'interprétation de ce qui suit, je précise d'emblée que je suis moi même acquis à la notion d'évolution depuis mes études universitaires, et je rends volontiers à César ce qui lui revient : c'est bien à Charles Darwin que nous devons ce concept essentiel et l'intégration de l'homme dans celui-ci. Il convient de le saluer. Mais adhérer à l'évolution n'implique aucunement d'adhérer à la théorie développée par Darwin pour rendre compte de ce qui sous-tend le changement évolutif. Selon Darwin, le changement évolutif serait dû à des mutations aléatoires du patrimoine héréditaire sanctionnées par la sélection naturelle. Ce type de processus évolutif lui a été suggéré par les observations qu'il a pu faire pendant son long voyage et, depuis, il a été incontestablement vérifié, de même que le rôle joué par la sélection, mais uniquement dans des cas de changements morphologiques de portée restreinte. Darwin en déduit par pure extrapolation que ce processus a présidé au passage progressif des êtres vivants les plus simples vers les organismes les plus complexes. La démarche est très osée et relève plutôt de l'acte de foi. On peut expliquer le fait qu'une variété de papillon s'est avérée moins exposée à ses prédateurs grâce au changement fortuit de couleur de ses ailes, et a ainsi évincé ses congénères. Peut-on pour autant rendre compte par le même procédé de la constitution progressive et coordonnée du réseau des milliards de milliards de connexions subtiles entre neurones qui ont permis à la pensée humaine d'émerger ? Peut-on considérer, sans faire insulte à la Raison, que les programmes génétiques des organismes supérieurs, qui contiennent sous forme codée des milliers d'algorithmes qui commandent la croissance spécifique et le développement coordonné des millions de milliards de cellules qui constituent ces organismes complexes, ont été progressivement élaborés par un processus aléatoire ? Darwin lui-même, qui était loin d'être un savant dogmatique, mesurait pleinement le caractère hautement spéculatif de la généralisation de sa théorie. Dans une lettre écrite en 1861, il faisait même part du doute qui l'étreignait sur la capacité du hasard à engendrer des organismes d'une perfection extrême : "Encore aujourd'hui, l'oeil me donne des sueurs froides…", confessait-il… Mais alors, direz-vous, comment expliquer que l'immense majorité des biologistes, qui sont a priori des gens sérieux, soient des adeptes du darwinisme ? La réponse est double. Il y a tout d'abord une question de principe. Contrairement au religieux, auquel la quête du savoir l'a si souvent opposé, le scientifique croit au caractère naturel des phénomènes et veut par principe leur accorder des causes naturelles. Malgré ses invraisemblances, le modèle darwinien est le seul modèle biologique jamais proposé qui n'invoque que des processus naturels en tant qu'agents du changement évolutif. Abandonner ce modèle reviendrait à admettre que l'évolution reste sans réponse scientifique, ce qui, pour le scientifique, serait d'autant plus difficile à accepter que l' "ennemi" idéologique occupe toujours le terrain et guette. Ne parle-t-on pas de nouveau ces temps-ci de "dessein intelligent" en biologie ? D'autre part, l'histoire de la connaissance montre à suffisance qu'on s'accommode d'une théorie alors même qu'on en admet les lacunes aussi longtemps qu'une théorie concurrente n'est pas prête à prendre le relais. Ainsi, bien que, au Moyen-Âge, de nombreuses observations avaient déjà ébranlé le système géocentrique de Ptolémée, celui-ci ne sera abandonné qu'après que Copernic ait énoncé une théorie héliocentrique concurrente. De même, les chimistes ne se résoudront à abandonner le phlogistique (2) que lorsque Lavoisier proposera une théorie concurrente de la combustion basée sur l'oxygène. Et, bien que les expériences de Morley et Michelson aient pris en défaut la conception newtonienne de l'espace-temps, il faudra attendre Einstein et sa théorie de la Relativité pour que le monde scientifique tourne la page. C'est l'absence de toute autre hypothèse scientifique satisfaisante qui est la grande force du darwinisme depuis 1859. On peut dire qu'il règne sur la biologie depuis 150 ans plus par absence de concurrence que par mérite. Ce qui nous amène à un questionnement fondamental : pourquoi cette absence persistante de concurrence alors que les progrès des sciences, et en particulier des sciences de la vie, sont exponentiels ? L'absence d'autre explication scientifique de l'évolution que le darwinisme trouve son origine dans la conception même que nous nous faisons de la science, héritée de l'esprit de la Renaissance et du siècle des Lumières. Le principe fondateur de la science a été de ne prendre en compte, pour étudier les phénomènes, que ce qui est constatable et mesurable dans l'espace-temps. Le scrupuleux respect de cette consigne n'a causé à la méthode scientifique aucun handicap dans ce qui fut son premier champ d'application : l'étude du monde inanimé. Bien au contraire, les lois de la Physique et de la Chimie ont heureusement supplanté les dieux, et grâce à elles nous avons acquis, pour le meilleur comme pour le pire, un extraordinaire pouvoir sur les choses : nous avons posé le pied sur un autre astre, nous avons percé les secrets de la matière, de l'énergie et de la vie, nous pouvons manipuler le code génétique des vivants, y compris le nôtre ! Mais, parce qu'elle fait l'impasse sur tout recours à l' "esprit" et à ses attributs, parce qu'elle cherche des causalités et non des finalités, la méthode scientifique a montré ses limites dès lors qu'elle s'est attaquée à l'étude des êtres vivants et plus encore à celle des êtres pensants. Schrödinger, Prix Nobel de physique et fondateur de la mécanique quantique, en avait bien conscience : "Rappelez-vous les yeux brillants et joyeux avec lesquels votre enfant vous éclaire quand vous lui apportez un nouveau jouet, puis laissez le physicien vous dire qu'en réalité rien n'émerge de ces yeux ; en réalité leur seule fonction objectivement décelable est d'être continuellement frappés par des quantas de lumière. Etrange réalité ! Quelque chose semble manquer en elle." Un autre Prix Nobel, Penrose, a consacré un ouvrage à ce qui "semble manquer" à notre conception du monde : "Shadows of the Mind : A search for the Missing Science of Consciousness." Nous sommes au coeur du problème. La méthode scientifique est une merveilleuse et fructueuse conquête de la pensée humaine. Mais, peut-être parce que je suis un neuropsychiatre qui n'a cessé de s'interroger sur les deux aspects contradictoires de sa profession, j'ai toujours considéré l'ambition de la science de parvenir à une explication globale de la réalité sur une base purement objectiviste et matérialiste comme un mythe inaccessible dans la mesure où elle implique de faire l'impasse sur le sujet pensant, celui-là même qui énonce la théorie de la pure objectivité matérialiste… C'est à la fin de mes études qu'un ami de promotion m'a mis entre les mains le "Phénomène Humain" de Teilhard de Chardin. J'y ai découvert ce qui fut et demeure pour moi la clé de lecture du Monde : "L’apparente restriction du phénomène de conscience aux formes supérieures de la Vie a servi longtemps de prétexte à la Science pour l'éliminer de ses constructions de l'Univers. Exception bizarre, fonction aberrante, épiphénomène : sous quelqu'un de ces mots on rangeait la Pensée pour s'en débarrasser. Mais que fût-il advenu de la Physique moderne si on avait classé, sans plus, le Radium parmi les corps « anormaux » ?… Evidemment, l'activité du Radium n'a pas été, ne pouvait pas être négligée parce que, étant mesurable, elle forçait son chemin dans le tissu extérieur de la matière, tandis que la conscience, elle, pour être intégrée dans un système du Monde, oblige à envisager l'existence d'une face ou dimension nouvelle dans l'étoffe de l'Univers. Nous reculons devant l'effort. Mais qui ne voit, ici et là, un problème identique se poser aux chercheurs, et qui doit être résolu par la même méthode : « Découvrir l'universel sous l'exceptionnel ». Au fond de nous-mêmes, sans discussion possible, un intérieur apparaît (…). Puisque, en un point d'elle-même, l'étoffe de l’Univers a une face interne, c'est forcément qu'elle est biface par nature (…)". Sur le conseil de Teilhard et en suivant ses pas, je propose, dans un prochain article, de ne pas reculer devant l'effort et de montrer que la prise en compte d'une "Missing Science of Consciousness" ouvre, dans un cadre évolutionniste, des perspectives inattendues. |
| Jacques Titeca |
| (1) Au moment où le darwinisme est remis en question par les créationnistes qui prolifèrent un peu partout dans le monde, Jacques Titeca, nous envoie cet article à l'occasion des 150 ans de la parution du fameux brûlot de Darwin sur l'origine des espèces. (retour) (2) La théorie du phlogistique est une théorie scientifique obsolète concernant la combustion. Elle a été développée par J. J. Becher à la fin du XVIIème siècle et fut prolongée et développée par Georg Ernst Stahl. La théorie phlogistique est devenue caduque après la découverte de l'implication de l'oxygène de l'air dans le processus de combustion par Antoine Laurent de Lavoisier au XVIIIème siècle. (retour) |