Pour un discours chrétien crédible
| Jésus est vivant : une approche |
| Edouard Mairlot |
| LPC n° 2 / 2008 |
| Il m'a été demandé, il y a peu, d'écrire un résumé des grandes étapes d'une partie importante de notre vie professionnelle, celle que nous avons mené ensemble, mon épouse et moi, jusqu'à notre retraite. Notre activité, en effet, a donné naissance à un groupe qui poursuit son développement autonome. Mais il cherchait par cette demande à garder vivant le souvenir de ce que furent les débuts, les motivations profondes de décisions et de choix faits. De quoi il s'agit n'importe pas ici. Je l'ai terminé par ces mots mis entre guillemets : « C'est bien vrai ; ce qu'on a vécu valait vraiment la peine ». Ceux-ci font, en fait, référence à un texte d'Evangile. Je ne l'ai pas explicité car l'équipe est pluraliste : chrétiens, musulmans, agnostiques. Mais cela fait partie de la vision des personnes et des choses, de la « spiritualité humaine » que nous avons partagée à longueur d'années dans les exigences du travail quotidien. Ce n'est pas peu dire. C'est ce qui continue à nous unir et reste vivant entre nous alors que la situation du groupe a pas mal évolué. Mais derrière les mots utilisés, on peut retrouver : « C'est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon ». C'est de cette manière que « Les onze et leurs compagnons » reçurent les disciples d'Emmaüs quand ceux-ci revinrent de nuit à Jérusalem pour partager le bonheur de leur découverte : Jésus est vivant. Au partage du pain, en effet, « leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent ». (Luc 24, 13-35). Chacun commence – eux, les premiers disciples et nous aujourd'hui, à notre tour - par un : « c'est bien vrai ». Il se fait que mon épouse et moi-même avons cherché à inspirer notre vie de la rencontre que chacun de nous fit de Jésus dès sa jeunesse. C'est son exemple qui nous inspira d'entreprendre ce travail. Au départ, nous entendions explicitement aller vers des pauvres, des démunis qui se trouvaient laissés à eux-mêmes sans que l'on s'occupât d'eux suffisamment correctement au plan professionnel. On osera traduire : ils étaient « comme des brebis sans pasteur ». Le travail, la vie menée en même temps, fut rude et exigeante. Elle le fut au plan professionnel, auquel on fait allusion ici, mais aussi dans l'éducation de nos enfants, les relations familiales... bref, la vie, comme tout le monde. Et voilà que, quand cette page professionnelle est tournée, à y repenser, on se dit : « c'est bien vrai ». Ce qu'on a vécu, ce boulot, « valait vraiment la peine ». Ce vécu nous aide à comprendre, pensons-nous, quelque chose de l'expérience des disciples, aux lendemains de Pâques, lorsqu'ils reconnurent eux aussi, bien avant nous : « C'est bien vrai ». Pour les disciples d'Emmaüs, la mort de Jésus avait été un échec : « C'était un prophète puissant en œuvres et en paroles... Nous espérions, nous, que ce serait lui qui... ». Et voilà que leur regard change ; une compréhension toute nouvelle se fait jour. Ils n'avaient pas vraiment compris. Maintenant, enfin, ils en saisissent le sens profond : ce que nous avons vécu avec lui, ce qu'il a éveillé en nous, ce que nous avons partagé, « c'est bien vrai. Cela valait vraiment la peine ». Et pour eux, « cela vaudra désormais plus que jamais la peine ». Tout cet amour des pauvres, des petits ; ce travail pour mettre des hommes debout, pour les libérer ; tant de conflits contre les puissants – ceux de la religion, en particulier – cela ne pouvait que mal finir. Il est mort, il n'est plus là ! Mais nous nous rendons compte que ce qu'il a éveillé en nous n'est pas éteint par cette mort. C'est maintenant enfin, au contraire, que nous sommes vraiment habités de la saveur de toute cette vie et de ce bonheur vrai que nous avons partagé avec lui. Ce bonheur s'épanouit et remplit toute notre vie. Celle-ci prend tout son sens, même s'il a été mis à mort. Tout ce vécu avec lui, sur les routes, va plus que jamais inspirer, donner sens, dynamiser notre vie. Advienne que pourra ; nous en payerons le prix, tout comme lui. « Notre joie - comme la sienne avant de mourir - se fera « parfaite » désormais. » (Jean15, 11-13)(1). Retrouver ainsi sa présence inspiratrice à l'oeuvre au plus intime d'eux-mêmes, découvrir ainsi toute la puissance en eux de cette vie que Jésus leur avait transmise, c'était reconnaître que, plus que jamais, il était vivant en eux, avec eux. Comment exprimer la richesse de cette découverte de qui était vraiment Jésus pour eux, de cette retrouvaille avec lui ? Ils dirent : il n'est pas mort ; il est vivant ; il est « ressuscité » ! Ainsi ont pu s'exprimer les disciples réunis ce soir-là. Mais voilà que, nous aussi, à notre tour, nous pouvons, nous osons parler de façon semblable. Cela fait bien longtemps que nous retrouvons en nous ce fruit de bonheur et de paix chaque fois que nous nous inspirons de Lui et que nous travaillons à « faire la vérité », cette vérité qui libère, qui conduit à la lumière, et dont le fruit est que des humains, en particulier des petits, grandissent et se libèrent. L'occasion de ce bilan de bien des années de travail – d'une vie entière, plus largement – nous a amené spontanément à conclure : « C'est bien vrai ! Ce que nous avons vécu valait vraiment la peine ». Ainsi nous aussi, à notre tour, nous pouvons dire : Jésus n'est pas mort. Ce qu'il nous a inspiré était Bonheur et Vie ; en ce sens, en tout cas, il est vivant pour nous. Nous sommes heureux d'en porter témoignage et que d'autres le découvrent à leur tour. Les premiers disciples ont dit de Jésus : il est ressuscité. Pour nous, ce mot renvoie à sans doute l'essentiel de ce vécu décrit ici. Nous pensons que nous pouvons le partager avec les disciples d'Emmaüs et les autres, puis avec ceux qui ont suivi et ont transmis la foi en Jésus ; jusqu'à nous, à notre tour. Mais nous ne cherchons évidemment en rien à limiter leur vécu à l'aune, à la mesure du nôtre. Mais nous nous permettons de penser aussi que parler ce langage d'expérience personnelle peut davantage être compris par l'homme d'aujourd'hui : lui qui, massivement, depuis le XVIIIème siècle, a appris à penser par lui-même ; lui qui cherche à donner un sens à sa vie, à se forger sa propre spiritualité. Il ne peut plus se contenter de croire à ce qu'on lui dit. Simplement dire : il faut croire en la Résurrection de Jésus - c'est un miracle, un mystère auquel vous devez croire - ne peut suffire. Il est indispensable d'approcher ce que ce mot pouvait signifier pour les disciples comme expérience intérieure. Ils sont humains comme nous et non pas de simples jouets d'un miracle voire d'un mythe, comme certains peuvent le penser. Alors leur vécu de premiers croyants en Jésus peut-il éveiller en chacun une expérience similaire dont l'expression la plus achevée se retrouve dans : pour moi aussi, Jésus est vivant. La situation du langage simpliste que peut utiliser l'Eglise aujourd'hui est bien reflétée par ce que Carl G. Jung a pu dire des théologiens : « Vous vous efforcez d'arriver à ce que les aveugles que nous sommes tous, croient en l'existence de la lumière alors qu'il nous est possible de la voir ».(1) Faire l'expérience de la lumière ! Saint Jean l'exprimait en termes de vie : « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères. » (1 Jean 3, 14-15) (2) |
| Edouard Mairlot |
| (1) « Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Voici mon commandement : aimez‑vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime ». (Jean 15, 11-13) (retour) (2) Nous ne pouvons malheureusement retrouver exactement l'origine du texte repris ici à partir d'une traduction. (retour) |