Pour un discours chrétien crédible
| Renaître pour être |
| Christian Bassine |
| LPC n° 2 / 2008 |
| On ne dira jamais assez combien la peur est ennemie de l'homme et de son humanité. Hier craignant les bêtes sauvages et les ennemis de sa tribu, aujourd'hui la peur des autres, du qu'en dira‑t-on, de la règle morale ou de la coutume ont pris la place des craintes viscérales d'hier. Il faut en réalité renaître avec des yeux neufs, avec une sensibilité renouvelée pour oublier les peurs ancestrales, y compris celles des interdits religieux et sociaux qui collent encore à la peau, à l'esprit de nos contemporains. Une manière moderne, efficace et pleinement humaine de redécouvrir l'émerveillement de l'homme primitif libre de préjugés, est de considérer toutes les formes nouvelles de l'art avec intérêt, de se mettre à leur écoute et de se laisser conduire avec une confiance raisonnée et raisonnable par des artistes sincères et foncièrement créatifs. N'est-il pas étonnant le refus quasi systématique des êtres humains pour toute nouvelle forme de l'art, qu'il soit musical, pictural, architectural, poétique ou autre ? Pourquoi cet attachement compulsif aux formes anciennes qui, dit-on pour se rassurer, « ont fait leur preuve » ? Peur une fois de plus d'entrer en des voies inexplorées, peur d'avoir à déranger ses critères une fois pour toutes adoptés. L'histoire relativement récente de l'impressionnisme en peinture ne suffit-elle pas à éclairer la raison sur le danger des anathèmes doctrinaux proférés par les pouvoirs en place à seule fin de perpétuer leur mainmise dérisoire et ridicule ? Renaître, ne serait-ce pas d'abord jeter chaque matin un oeil neuf sur le monde qui nous entoure ? Ne serait-ce pas naître à d'autres valeurs oubliées ou masquées, découvrir de nouvelles émotions et vérités spirituelles non encore révélées ? En ce sens, n'avons-nous pas tous à renaître quelques fois, voire souvent, afin de poursuivre de nouvelles voies, de nouveaux chemins ouverts devant nos vies, inlassablement, jusqu'au terme même de celles-ci ? Et vieillir, ne serait-ce pas simplement faire lamentablement son deuil de toute naissance ou renaissance possible ? Et peut-être qu'ici on rejoint, d'une certaine manière, la notion même de résurrection, cet espoir d'un au-delà en incessant changement, d'un au-delà d'une mort immuablement figée dans la raideur cadavérique, dans le changement à jamais outrepassé… Quand je parle de renaître, n'est-ce pas du changement que je parle, changement incessant auquel nous sommes tous confrontés et qui, disons-le sincèrement, nous dérange plus d'une fois car il déjoue nos plans, nos conceptions fixistes de la vie et de son déroulement ? Les regrets du passé, les nostalgies de la jeunesse et des temps anciens n'ont pas d'autre cause que notre désir conscient ou inconscient d'arrêter le temps. Vivant en partie dans le passé, nous assumons assez mal notre présent et nous hypothéquons notre avenir au lieu de rebondir, de renaître comme il conviendrait, en regardant en face la réalité du moment et en faisant toujours confiance à notre expérience personnelle plutôt qu'aux opinions courantes qui nous entourent et même souvent nous emprisonnent. Nous semblons avoir de la notion de conversion une perception erronée : c'est un processus de changement qui ne s'arrête pas, qui n'a pas une fois pour toutes choisi sa direction, mais qui au contraire demande un perpétuel ajustement de l'être à la réalité quelle qu'elle soit : naturelle, sociale, psychologique, sociologique, spirituelle ou tout simplement humaine. Renaître, ne serait-ce pas ce dialogue continu entre l'être et le réel, l'acceptation inconditionnelle de l'autre aussi bien que de la réalité et l'adaptation permanente aux changements qui sont les signes les plus évidents et les plus naturels de la vie ? Les phénomènes biologiques rendent bien compte de cela, mieux que les schémas mécanistes ou simplement cartésien dont notre esprit fut trop longtemps abreuvé. Finalement, on se demande si les hindouistes n'ont pas raison de parler de réincarnation, dans la mesure où renaître, au sens où nous l'entendons ci-dessus, consiste à muter sans cesse vers un autre soi-même, mais pas seulement dans la mort, déjà en cette vie. La poursuite du vrai moi ne s'inscrit‑elle pas dans cette perspective d'évolution, de conversion permanente ? « Devenir soi » selon Marcel Légaut, « advenir à soi-même » selon Marie Balmary, « développer une personnalité congruente et authentique » chez Carl Rogers, tout cela ne revient-il pas au même, c'est-à-dire à une quête fidèle de son être propre et singulier, à une remise en question pacifique et patiente de ce que l'on est, de qui l'on est ? Renaître, naître à nouveau, resurgir comme une source oubliée sous la terre et les rochers, réapparaître après avoir disparu, revenir après une absence, une sorte d'oubli de soi. J'ai évoqué ci-dessus une conception « biologique » plutôt que mécaniste ou cartésienne de la pensée parce qu'il m'a toujours semblé qu'il existe une profonde unité entre la science, les arts, la philosophie et les autres valeurs humaines essentielles. Je veux dire par là que l'incessant changement des cellules corporelles humaines trouve son pendant dans l'incessant changement mental et psychique que l'homme se doit d'incorporer ou de s'approprier pour survivre, ou mieux, pour vivre pleinement son état, pour demeurer en bonne santé mentale et spirituelle. Vivre de principes, comme le font beaucoup de bonnes âmes sincèrement religieuses, c'est se condamner à une mort lente par étouffement de la personne, par mutilation grave de la nature humaine qui se doit, au contraire, de progresser. L'âge mûr, puis la vieillesse préparent ainsi doucement les êtres humains à parier sur le spirituel au moment où commencent à faire défaut les ressources vitales de la nature et de la biologie. Renaître entrerait ainsi naturellement dans le schéma d'évolution de la personne humaine, lui permettant de s'ajuster aux impératifs physiques, mentaux et spirituels de sa nature, de telle sorte qu'elle se trouverait en harmonie avec toutes ses composantes. De sorte que l'homme ne semble pouvoir être fidèle à Dieu que dans la mesure où il demeure fidèle à sa propre nature. |
| Christian Bassine |
| Le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort |
| Maurice ZUNDEL |