Pour un discours chrétien crédible
A entendre certaines réflexions, à lire certains courriers, on a parfois l’impression que pour "libérer" la pensée chrétienne aujourd’hui, il suffirait d’opérer un strict retour à nos textes fondateurs et à la personne de Jésus telle qu’elle y est proposée. On s’affranchirait ainsi de tout l’édifice doctrinal censé s’être surajouté à une "vérité première" toute simple et toute limpide….
Au 16ème siècle, la Réforme protestante, en adoptant l’"Écriture seule", ici opposée à la "Tradition", comme source exclusive de la doctrine et des pratiques ecclésiales, fit vite la démonstration qu’en s’appuyant sur les mêmes textes, les opinions pouvaient diverger du tout au tout, et qu’une certaine conception des "Écritures" était aussi naïve que dangereuse par les "fanatismes" qu’elle induit inévitablement…
Dès cette époque, et plus encore à partir du 18ème siècle jusqu’à nos jours, en Occident, les Écritures juives et chrétiennes furent l’objet (avec ou sans le consentement des églises) d’une nouvelle approche. Des "spécialistes", croyants ou non, entreprirent, à travers les disciplines appropriées, de déterminer avec toujours plus d’acuité quand ? où ? comment ? sont nés ou ont été rassemblés ces textes. Par qui ? pour qui ? ils ont été écrits, dans quelles circonstances ? et dans quelles intentions ?
Et en trois siècles, n’en déplaise aux intégristes et fondamentalistes de tous bords, nos écritures ont changé de statut ! /Elles sont passées du statut de "PAROLE de DIEU se révélant aux hommes" à celui de "paroles d’hommes hasardant une(des ?) parole(s) sur DIEU". Et la sacro-sainte "Scriptura" se révéla peu à peu n’être que la multiforme et très hétérogène TRADITION du peuple hébreu (et des jeunes communautés chrétiennes), fruit de collectes, d’emprunts, d’écritures, de ré-écritures d’éléments rassemblés au fil des siècles ou des ans, au gré, parfois, des lieux, des circonstances… et des besoins.
Plus grave encore (aux yeux de certains), aujourd’hui, sans pouvoir ici entrer dans une appréciation de détail de toutes les composantes de la Torah des juifs ou la Bible des chrétiens, on peut affirmer que l’essentiel de ces écritures relève directement, ou dépend essentiellement d’un des genres littéraires les plus pratiqués dans l’antiquité : le MYTHE. Concernant les textes fondateurs de notre "foi", ce mot fait encore peur à beaucoup.
Non sans raison : il sonne en tout cas, au moins, le glas de la naïve "Histoire sainte" et des édifiantes "Vie de Jésus" qui ont sans doute bercé les enfances de beaucoup d’entre nous. Le "mythe" ne raconte pas l’ "Histoire". Il raconte une histoire, des histoires… mais pour dire tout autre chose que de l’Histoire.
C’est que notre conception du "vrai", en matière d’histoire, et dans bien d’autres domaines, n’a rien à voir avec ce qu’elle était dans les temps et les "cultures" où ces documents ont été composés. On a compris aujourd’hui que, loin d’être le fruit d’une sous-culture négligeable, le "mythe" est une manière parfaitement légitime et terriblement efficace de "donner à penser" en bien des matières, et d’aborder, tout particulièrement, les domaines de la philosophie, de la métaphysique, de la théologie, de l’éthique et de l’anthropologie… voire de la politique et de la "religion" confondues, ce que ne cesse de faire la Bible des hébreux. On peut et on doit en dire autant (ni plus, ni moins, d’ailleurs…) de toutes les grandes traditions mythiques qui ont accompagné et accompagnent encore d’autres grandes "cultures" du monde.
Mais ce qu’on commence à comprendre aussi, c’est que l’univers mythique des Hébreux ne peut pas, et ne doit plus être lu et décrypté à travers les lunettes d’autres "pensées mythiques", ou de la rationalité héritée des grecs et des latins, au risque d’accumuler d’invraisemblables contre-sens !
Le problème central du "christianisme" depuis l’origine, mais plus particulièrement dans sa relation à la modernité, n’est-il pas qu’il propose encore (ou prétend encore imposer) comme "clé" de sens à toute la réalité (totalitarisme ?), une lecture inadaptée, gauchie par des "lunettes culturelles" étrangères, des mythes bibliques juifs pris au pied de la lettre, doublée d’un mythe nouveau, construit autour du personnage de Jésus de Nazareth ?
En effet, nous chrétiens allons répétant que notre « religion » serait née de la "Bonne nouvelle" annoncée par Le Rabbi palestinien Jésus de Nazareth…. Soit ! Mais sommes-nous vraiment certains de quelle est la Bonne nouvelle qu’on doit réellement imputer à ce Jésus ?
En l’état actuel de la recherche sur le contenu le plus probable de la "pensée", de l’agir, de la foi profonde et de la "parole" de ce Jésus, il y a une quasi-unanimité des spécialistes pour dire que tout fut centré sur la notion de "Royaume de Dieu", "mythe" qui hantait l’imaginaire politico‑religieux de ses concitoyens et le sien. Chaque geste posé, chaque exorcisme, chaque guérison, chaque enseignement, chaque parabole du Maître visait, semble-t-il, à dévoiler que ce "Royaume" est déjà là, présent, offert, ouvert aux hommes, que Dieu en est le "centre" et qu’il appelle l’homme à entrer dans une relation de "filiation". Royaume en "devenir", en secrète "croissance", et dont la porte d’accès n’est plus l’observance des innombrables règles de pureté rituelle et de "justice" légale, mais la "conversion du cœur" ! Conversion à laquelle Jésus aurait appelé tout homme (et femme) de son peuple, quelle que soit sa condition actuelle, à commencer par les plus malmenés. Il est moins certain qu’il ait songé, de son vivant, à étendre cette bonne nouvelle à d’autres nations…
On sait quel fut le sort de ce "prophète" du Royaume, exécuté par l’occupant, avec la complicité des élites religieuses… et de certains "déçus" par un "messianisme" qui ne collait pas à leurs espoirs. Or à quoi assiste-t-on, le Maître à peine disparu ? Sa "Bonne nouvelle" disparaît au profit d’une toute autre qui serait sa "mort sur la croix" pour le "rachat de nos péchés" !
Voici que l’annonciateur de la gratuité de Dieu, le Maître du chemin d’Amour filial vers le Père par l’amour et le service du frère… devient le héros mythologique d’un marchandage cosmique entre son dieu et lui, agneau immolé pour "laver dans son sang" l’humanité souillée par la "faute" du non moins mythologique Adam !
Cette ahurissante dérive doit beaucoup à l’imagination enflammée du bouillant pharisien Paul de Tarse qui, pour pouvoir se croire "pardonné", semble avoir eu absolument besoin d’un sacrifice sanglant, fût-il le dernier et le plus auguste qu’on puisse imaginer. Or Paul, mi-juif, mi-grec, pour arriver à de telles conclusions, et à bien d’autres (à propos d’un homme qu’il n’a jamais connu et dont il ne cite jamais une seule parole !) se livrait déjà à une "relecture" tout à fait "subjective" de la tradition de ses pères, qui devait sans doute beaucoup à sa culture grecque.
Ce n’était qu’un début !... De Marc à Jean, en passant par Matthieu et Luc, on vit le "mythe" envahir la jeune "tradition", au point de substituer la "personne" de Jésus, son martyre, et sa "résurrection" à la mission prophétique à laquelle il a "sacrifié" sa vie.
Entre la Bonne nouvelle du Royaume annoncée par Jésus sur les chemins et les places et la nouvelle "religion" du "Fils" de Dieu incarné et immolé "pour la rémission des péchés", n’y a‑t-il pas le mariage contre nature de "cultures" et d' "imaginaires" pratiquement incompatibles. Et le "mythe" à la fois "merveilleux" et sanglant monté autour du Jésus de l’histoire et de son Dieu, ne devrait-il pas nous inviter instamment à reconsidérer notre relation aux textes, en acceptant l’idée qu’il faille sans cesse faire la part entre les "croyances" de leurs auteurs, leur manière de "mettre en scène" ces croyances… et la réalité spirituelle qui habitait Jésus, qu’il a dévoilée et qui transcende toutes ces spéculations…?
Par le chemin de l’étude, il nous faut sans doute apprendre à être libres AUSSI à l’égard des Écritures…..