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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 09:00
Christiane van den Meersschaut-JanssensLe concept de l'après-mort
A travers l'expérience de vie et de foi du peuple de la Bible
Christiane van den Meersschaut-Janssens

Dans les religions naturelles, les hommes enterraient leurs morts pour déterrer un an après les os des défunts. Cela se faisait avec cérémonial et en respectant différents rites. C'est qu'il s'agissait de déterrer ces os afin de les regrouper dans des urnes qui contenaient déjà les os de leurs pères. Dans la logique de ces religions, les hommes pensaient que, puisque c'étaient les dieux qui donnaient la vie, et qu'après la mort, il ne restait de l'humain que les os, ceux-ci devaient fatalement avoir quelque chose de divin. Ayant constaté que les os étaient creux, ils en déduisaient que c'était parce que la vie des dieux s'y trouvait. Et, la vie des dieux, ils le proclamaient, est éternelle. Donc, il fallait garder bien précieusement les os des morts pour qu'ils puissent continuer à vivre.

Ces croyances, nous les trouvons dans les récits de la Genèse. Nous voyons Abraham qui achète un champ et une grotte afin d'y enterrer sa femme pour pouvoir la rejoindre avec sa descendance à l'heure de leur mort (Gen 23, 1-19). Son petit-fils Jacob ordonnera à ses enfants de l'enterrer auprès de ses ancêtres dans le tombeau acheté par Abraham (Gen 49, 29-33). Quant à Joseph, il fera jurer à ses frères de ramener ses ossements au pays de ses pères (Gen 50, 24-25). Plus tard, c'est Moïse qui accomplira cette promesse (Ex 13, 19).

Les Hébreux se représentaient l'univers divisé en trois parties : le ciel, la terre et l'eau sous la terre (Ex 20, 4). Cette dernière partie était appelée le Shéol. Ce sont les profondeurs de la terre (Is 14, 9 ; Ps 63, 10), les lieux inférieurs, les Enfers où les morts descendent tous (Gen 37, 35 ; 1 S 2, 6 ; Ps 89, 49) ; aucun d'entre eux ne saurait en remonter (Job 7, 9). Tous y sont mélangés : riches ou pauvres, bons ou méchants (1 S 28, 19). Ils vivent comme des ombres à l'activité réduite (Qo 9, 10) au sein des ténèbres opaques (Jb 10, 21-22). C'est un lieu où l'on végète, il ne s'y passe rien et les êtres n'ont plus de rapport entre eux (Job 3, 17-19). Les morts, privés de tout ce qui est désirable dans la vie, étrangers à toute relation avec Dieu, ne peuvent même plus le louer (Ps 6, 6).

Après l'Exil pourtant, on commence à penser que le "fidèle à Dieu", le juste, ne connaîtra pas cette déchéance (Ps 16, 10). C'est que pendant l'Exil déjà, le prophète Ezéchiel avait commencé à parler d'une responsabilité personnelle et de l'intérêt que Dieu portait non seulement à son peuple comme collectivité (Ez 18, 1-2), mais à chaque personne de son peuple en particulier (Ez 18, 3-20 ; 9, 4-6 ; 33, 10-20).

Avec les écrits des théologiens apocalyptisants (le second Zacharie 9-14 ; le livre de Daniel (entre 167-164), les livres d'Esther et de Judith, la grande et la petite Apocalypse d'Isaïe (Is 24-27 et 34-35), une grande nouveauté s'installe par rapport à la tradition : ils inventent la Vie Eternelle. Après une expérience de 1000 ans d'Histoire, ils constatent que même en observant la Torah, ils ont beaucoup d'ennuis et qu'en même temps parmi ceux qui ne l'observent pas, nombreux sont ceux à qui tout réussit ! Dieu n'intervient donc pas dans l'Histoire, réfléchissent-ils, car l'Histoire dément notre espérance de justice. Ils prolongent leurs réflexions en se disant que si l'intervention de Dieu n'est pas dans l'Histoire, c'est qu'elle viendra à la fin des temps. Et l'intervention de Dieu, ce sera de créer du tout nouveau : Il restaurera tout son peuple. Pour cela, Il mettra fin à la domination des païens (Is 24, 21 ; Za 9, 5), les païens se convertiront (Za 13, 8-9 ; Est 8, 17; Jdt 14, 10). Il exercera lui-même la royauté et son royaume n'aura pas de fin (Dan 2, 44; 7, 14).

Bien des textes antérieurs sont alors relus à la lumière de l'espérance de la fin des temps. Ainsi, par exemple, la vision des ossements desséchés d'Ezéchiel 37 signifiera le rassemblement de tout le peuple en une communauté de salut. C'est dans ce contexte, et tout à la fin de l'A.T. (vers le milieu du 2e siècle avant J.C.) qu'émerge la foi en la résurrection des corps.

Suite à la persécution du roi Antiochus Epiphane (167 av. J.C.) de nouvelles questions se posent:

  • Dieu est-il juste? Nous n'avons qu'une vie et les justes ne sont pas heureux sur cette terre !
  • Les martyrs de la persécution qui subissent la torture et acceptent de perdre leur vie, seraient-ils plus fidèles à Dieu que Dieu ne puisse l'être pour l'homme ? Les justes ont préféré mourir plutôt que d'être infidèles à Dieu et Dieu n'est pas intervenu pour eux !

Le malheur frappait ceux qui ne le méritaient pas ! Cela exigeait une réparation, une récompense pour leur fidélité : l'espoir de ne pas mourir pour rien. Dieu qui avait fait alliance avec son peuple choisi ne pouvait pas manquer à sa parole. Comment pourrait­Il laisser s'abîmer dans la mort l'homme qui fait le sacrifice total de sa vie pour lui rester fidèle ? C'est impossible ! Puisque Dieu est le créateur qui appelle du néant à l'existence, Il est aussi capable de ressusciter les morts pour les faire vivre à jamais dans son amitié.

Les auteurs du livre de Daniel et du second livre des Maccabées vont alors développer une nouvelle réflexion. Les Enfers ou lieux inférieurs souterrains, comme certains d'entre nous le comprennent aujourd'hui, c'est-à-dire la privation de la vie avec Dieu, les méchants, les infidèles, les persécuteurs et leurs collaborateurs en connaîtront l'horreur. Tandis que les fidèles, les martyrs, ressurgiront comme les dormeurs de leur sommeil pour entrer dans la vie éternelle d'amitié avec Dieu; et ils seront transfigurés, lumineux comme des étoiles (Dan 12, 1-3).

Remarquons bien (2 Mac 7, 23) que l'on ne parle pas de la résurrection de la chair, mais que "l'esprit et la vie" leur seront rendus, c'est-à-dire une continuité dans la relation à Dieu. Dans la tradition biblique, l'homme est différent de Dieu qui est éternel; l'homme, lui, a des ruptures, des limites. L'homme entier ressuscitera, mais avec ses limites, et il est accepté ainsi par Dieu. Il reste "lui" tel qu'il est dans la plénitude du regard d'amour de Dieu, dans une communion parfaite.

Pour les contemporains de Jésus, la croyance en la résurrection personnelle était donc toute neuve et n'était pas communément admise par tous les Juifs. (Notons au passage qu'elle était familière à leurs voisins du Sud, les Egyptiens, depuis longtemps déjà). Les Pharisiens, pour la plupart, y croyaient mais les Sadducéens tenaient pour déviations doctrinales la résurrection des morts et l'existence des anges (Ac 23, 6-9).

Dans les évangiles, il n'y a pas beaucoup d'enseignement de la part de Jésus concernant "l'après-mort". Nous constatons cependant que, loin de nous donner des précisions, il nous entraîne vers un monde du non visible. La Vie ressuscitée est sans modèle terrestre. Les morts seront semblables aux anges, donc de nature spirituelle et fils de Dieu (Le 20, 36). Et Dieu est bien le Dieu des vivants (Le 20, 38). Dans ce sens, la mort peut être comprise comme un passage à la communion inouïe, plénière et définitive avec notre créateur.

Nous voyons ainsi Jésus reprendre une parabole (qui était déjà racontée en Egypte au VIe siècle avant J.C.) bien connue en Israël. On la racontait avec des variantes et en utilisant le mythe de la division de l'univers en trois parties. On la concluait invariablement par ce dicton : "Celui qui est bon sur la terre, on sera bon pour lui dans l'au-delà. Celui qui est méchant sur la terre, on sera méchant pour lui là-bas."

Jésus, lui, va plutôt insister sur l'abîme que l'homme crée ici-bas dans sa relation à Dieu. Jésus ne laisse aucune place, ne fait aucune concession au goût du merveilleux, aux désirs d'événements extraordinaires (Le 16, 31). C'est clair, brutal. C'est sur cette terre­ci que nous sommes appelés à écouter la Parole pour vivre des relations... car l'au-delà est déjà dans le présent. La fin des temps, n'est-ce pas le Royaume qui advient avec Jésus?

La résurrection annoncée par l'A. T., les disciples de Jésus vont en faire l'expérience en Jésus ressuscité. Cette réalité de la Vie nouvelle de Jésus va être proclamée par plusieurs témoins dont les affirmations fondent leur foi (1 Co 15, 3-7), Les prédicateurs chrétiens proclameront la résurrection des corps (Rm 8, 11 ; 1 Co 15, 12..22; Ap 20, 11..15 ; Jn 5,

28-29 ; 6, 40-44). Son évocation (1 Th 4, 13-17) s'inspire d'apocalypses juives qui utilisaient elles-mêmes des clichés traditionnels: les nuées accompagnant la voix céleste, lors des manifestations divines, avec la trompette (Ex 19, 16-20) qui convoque l'assemblée au désert (Lv 23, 24) pour qu'elle se mette en marche vers la Terre Promise ou le sanctuaire (Nb 10, 1-10) etc.

Aux Corinthiens, l'apôtre ne donnera qu'une modeste explication de la résurrection qui est un mystère. Il leur parle d'une vie nouvelle totalement différente où ils seront des êtres spirituels, immortels et incorruptibles (1 Co 15, 35-53).

L'Apocalypse (20, 11-15; 21-22) associe la résurrection au jugement. Les bons entrent dans la Jérusalem Céleste, les méchants sont jetés dans l'étang de feu. Images basées encore une fois sur la division de l'univers en trois parties et inspirées par le livre de Daniel.

Actuellement, dans l'Eglise, différents courants théologiques donnent diverses interprétations de la résurrection, Pour les théologiens les plus classiques, le jour de la mort, le corps est séparé de l'âme qui, elle, comparaîtra devant Dieu. C'est le jugement particulier. Mais à la fin des temps, quand l'Histoire s'arrêtera, l'âme retrouvera son corps pour le jugement universel. Ces spécialistes nous disent qu'il y a cependant deux exceptions: Jésus et Marie qui retrouvent leur âme et leur corps à la mort et ne doivent donc pas attendre la fin des temps. Cette théologie, faut-il le dire, pose beaucoup de questions aux chrétiens de l'après Vatican II !

D'autres théologiens pensent que le corps ressuscité est en continuité avec le corps actuel, mais en même temps très différent parce que le corps actuel est détruit. Comme la gerbe de blé est la continuité du grain de blé qui, mis en terre, est détruit pour créer quelque chose de tout neuf. C'est une nouvelle création de Dieu à partir de l'âme qui subsiste, un corps spirituel qui retrouve toute sa personnalité.

Personnellement j'aime beaucoup la réflexion de Hans Küng qui, à la page 142 de son livre "Etre chrétien", nous dit : "Qu'est-ce qui attend l'homme au moment ultime de sa vie ? Non pas le néant... mais ce Tout qui pour les juifs, les chrétiens et les musulmans est Dieu. La mort est passage vers Dieu, entrée dans le secret de Dieu, accueil dans son amour... L'homme est arraché aux conditions qui le déterminent et l'enserrent. Du point de vue du monde, de l'extérieur pour ainsi dire, la mort signifie la rupture de nos attaches. Mais du point de vue de Dieu, de l'intérieur pour ainsi dire, la mort signifie une attache radicalement nouvelle: la relation avec Dieu, réalité ultime... Le trajet ultime ne conduit pas quelque part dans l'univers, ni au-delà de l'univers... C'est le passage de la mort à la vie, du visible à l'invisible, de l'obscurité mortelle à l'éternelle lumière de Dieu. La mort conduit jusqu'à Dieu."

 

Christiane van den Meersschaut-Janssens - LPC avril 2000

Sources:
  • L'histoire du Peuple de Dieu : Daniel - M. THIVOLLIER
  • Dictionnaire Biblique Universel - Desclée 1985 - L. MONLOUBOU, p.s.s. - F. M. DU BUIT, o. p.
  • Commentaires des Evangiles "La Vie", n°• 2300, 2306, 2456, 2462 - Hyacinthe VULLIEZ
  • MESS'AJE Conférences de Danielle LAMBRECHTS et Nadette RAVESCHOT-DERWA "Le troisième seuil de la foi"
  • "Le Royaume dans l'Ancien Testament" de Philippe BACQ s.j.
Published by Libre pensée chrétienne - dans Mort - Au-delà - Eternité