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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 17:40
Quel homme pour demain ? - Charles DELHEZ - Fidélité, 2015
Philippe Ronsse

"Que les croyants se rassurent." (p. 141)

Quel beau titre ! Quel beau champ de réflexion à l’époque où se posent tant questions dont la principale touche à l’avenir même de l’humanité. Il y avait de quoi me mettre en appétit. Très vite cependant, l’auteur révèle sa préoccupation de concilier foi chrétienne et science plutôt que de sonder l’Homme avec un grand H. Son objectif est clair : établir un plaidoyer pro domo visant à ramener à la religion ceux qui profiteraient des perspectives offertes par la science pour s’en détacher. Il ne s’agit donc pas d’un essai animé d’un réel souci d’objectivité mais d’un ouvrage destiné à calmer les velléités de penser librement sa foi en vue de ramener un peu d’ordre dans le landerneau.

S’agissant plus spécifiquement du débat “science versus religion”, je croyais pour ma part qu’il avait plutôt tendance à s’estomper… Je me suis étonné de l’ampleur qu’il retrouvait soudain à la faveur de cet ouvrage. Sans doute parce que, dans mon évolution personnelle, ou la science a certes joué et joue toujours un grand rôle, d’autres disciplines ont eu à leur tour leur place. La psychologie, l’histoire, l’anthropologie ou la sociologie, voire la philosophie elle-même, ont également contribué à forger le sens de ma vie, parfois même avec davantage d’impacts. Ainsi, notamment aujourd’hui, les croyances me semblent davantage bousculées par la critique historique que par la science elle-même. Quantité d’ouvrages en attestent (l’islam devra aussi s’en préoccuper!). Et que dire de la psychologie, cette approche du cœur de l’homme qui effraie tant le croyant, et donc l’Église elle-même, pour ce qu’elle risque de faire apparaitre les réelles motivations de croire ? Au 17ème s. l’Église a dit ”non” à Galilée ; aujourd’hui, c’est au tour de la psychologie d’être tenue à l’écart !

Dans la pratique, s’il ne s’agit que de science et religion, j’admets que l’une et l’autre puissent cohabiter dans la pensée de certains hommes. Cependant, ma conviction est que la perspective de l’Homme requiert l’analyse du spectre de l’humain tout entier. En ce sens, l’approche de Charles Delhez est malheureusement réductrice, voire elle cède à la facilité.

En homme intelligent, en bon jésuite rompu aux subtilités de la casuistique dont il dit que c’est un art (p. 105), Charles Delhez démonte à coup d’innombrables citations univoques les antagonismes sciences-religion pour les réassembler sous une forme conciliante, nécessairement favorables au religieux. Je ne lui dénie pas ce droit mais l’objectivité eut commandé qu’il fit aussi état d’opinions moins favorables à sa démonstration. Ainsi, même si j’ai le plus grand respect pour le Teilhard de Chardin de ma jeunesse, en science, il ne fait pas l’unanimité, loin de là, et sa vision originale de l’évolution est contredite aujourd’hui par des faits avérés. D’autre part, sur des matières aussi sensibles que l’euthanasie, d’autres (1) se sont exprimés à ce sujet avec une compétence et une humanité allant bien au-delà de la condamnation (en termes patelins, soit) qu’il profère à son encontre. Enfin encore, concernant l’état de la planète, ignorer superbement le problème de la croissance démographique - par ailleurs purement et simplement niés dans la belle encyclique Laudato si (§ 50) ! - est une légèreté coupable. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres.

Par parenthèse, la croissance démographique concerne rien moins que le grand mystère de la ”pulsion de la vie”, celui qui pousse le vivant à toujours davantage de complexité dans une explosion de moyens ignorant toute limite. Quelle est donc cette prétention de l’homme à croire qu’il tire les ficelles de son avenir, alors que la loi du vivant le mène à son insu par le bout du nez… ? Illustration : on observe que nos décisions/actions les plus intimes sont souvent, sinon toujours, précédées d’impulsions spontanées émanant directement du système nerveux central, alors que nous croyons de bonne foi les avoir nous-mêmes consciemment déclenchées. Humilité donc.

La méthodologie de l’auteur est déductive. Il part d’un donné, d’un postulat, en s’arrangeant de telle sorte qu’en finale tout concourt à le justifier. Pour ma part, je ne suis pas adepte de cette manière de penser qui confond sujet et objet dans une même démonstration. Je préfère partir de l’observation des choses – le propre de la méthode scientifique en somme – pour remonter à ce qui pourrait en être la source. S’agissant plus particulièrement de Dieu, je ne peux ni en nier l’existence, ni l’affirmer car l’observation objective ne me permet pas de remonter jusqu’à lui, s’il existe. Je me contente de constater le mystère qui le concerne, tout en pensant qu’il en sera toujours ainsi. C’est la raison pour laquelle, n’ayant pas les mêmes prémices que l’auteur, je ne me sens pas concerné par son discours au même titre qu’un croyant. Parallèlement à ceci, il n’y a pas davantage lieu de relever mes points de désaccord avec lui.

Pour moi, Dieu est la question, non la solution. C’est à la base de ma quête et de ma spiritualité actuelle. Je suis devenu étranger à la construction échafaudée par le christianisme au cours des siècles. Je parle bien du ”christianisme”, c’est-à-dire la doctrine qui en fonde la foi ! Car, pour ce qui est du Jésus qui en est à l’origine, cet homme me révèle une humanité à laquelle j’adhère totalement, en dépit de ce que mon comportement le contredise si souvent. Je n’ai pas besoin d’autre chose pour m’éprendre de l’Homme, ni pour espérer en ses lendemains, quelle que soit la prévisibilité de sa fin inévitable. Or, curieusement, je ne trouve nulle trace, dans le livre, de Jésus. Cela me choque de la part d’un auteur tenu pour être son disciple.

En clôture, trop naïvement sans doute, je me prends à penser que, si Jésus n’avait pas été fait Dieu, il aurait peut-être depuis longtemps rassemblé une autre unanimité autour de sa personne…

Too bad ! Too late… ?

Philippe Ronsse – 25 mai 2016

(1) Hans Küng, Gabriel Ringlet, Corine Van Hoof, André Gailly, François Damas... (retour)
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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 18:29
Michel Benoit Lettres à une amie qui a perdu la foi
Michel Benoit
Blog : michelbenoit-mibe.com (1)
LPC n° 32 / 2015

Comme tu semblais triste en m'avouant, l'autre jour : "Après avoir été toute ma vie une militante, très engagée dans ma paroisse, j'ai perdu d'abord confiance dans le clergé. Puis, progressivement, la foi de mon enfance. Je ne crois plus en rien."

Je n'ai pas su te répondre. Et c'est avec timidité que je t'écris aujourd'hui, pour te dire qu'à mes yeux tu n'as rien perdu : ce que tu perçois comme une fin, c'est peut-être un commencement. Ou du moins, sa condition indispensable.

Toi et moi, nous sommes désormais plus proches de la mort que de la naissance. Les ombres vont bientôt disparaître. Les mots, dont nous fûmes si longtemps prisonniers, vont faire place à la réalité qu'ils avaient pour mission de désigner, mais qu'ils masquaient le plus souvent.

CROIRE OU CONSTATER ? (première lettre)

La définition de la foi qui a toujours été celle du christianisme (et des religions révélées) se lit dans l'épître aux Hébreux, au premier verset du chapitre 11 :

"La foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités que l'on ne voit pas."

Elle est effrayante. "Ce que l'on espère", c'est ce qui n'est pas encore advenu, c'est l'irréel futur : la foi en garantirait la réalité. Cette réalité, nous ne l'appréhendons que par nos sens : la foi les remplacerait, obligeant à croire "ce qu'on ne voit pas".

Mieux, elle fournirait une preuve de l'irréel. Credo quia absurdum, je crois parce que c'est absurde.

C'est le pari de Pascal.

Ce pari, tu ne peux plus le tenir. Une preuve, tu sais ce que c'est, parce que tu es une scientifique. Une preuve garantit la réalité de l'invisible quand elle est constatable, réitérable, vérifiable par tous.

Formé à la même école que toi, j'ai fini par rejeter cette définition mortifère de la foi.

Maintenant je ne "crois" plus : je constate.

Constater une réalité qu'on ne voit pas, c'est précisément ce que la foi (telle que la définit l'épître aux Hébreux) rend impossible. Quand je dis "ce verre est devant moi, posé sur la table", ce n'est pas un acte de foi, c'est une constatation. L'acte de foi suppose la possibilité de son contraire, la non-foi. L'acte de foi est un choix délibéré, volontaire, entre la foi et la non-foi. Tu es triste parce que ta volonté n'est plus capable, comme autrefois, d'entraîner à sa suite ton intelligence, ton expérience vécue, ton intuition.

L'expérience et la connaissance – ce que je sais pour l'avoir vécu, et ce que je sais pour l'avoir compris – ne m'ont pas mené, comme toi, à la négation de l'invisible. Mais à la constatation simple, apaisée, de sa réalité.

Serait-ce la foi du brave charbonnier qui évacue l'opposition entre foi et raison en enfonçant sa tête dans son four à charbon ? Peut-être pas.

"DIEU" : UNE FABRICATION HUMAINE

En lisant la Bible (comme on ne la lit guère dans ta paroisse), j'ai découvert qu'elle a été écrite – majoritairement – par des théologiens, c'est-à-dire des hommes qui montent sur une estrade pour apprendre à Dieu comment il est fait.

Le cœur de la Bible, c'est le chapitre 3 du livre de l'Exode : au désert, Moïse rencontre le buisson ardent. Immédiatement, il lui demande : "Quel est ton nom ?"

Et la chose lui répond : "Je n'ai pas de nom : je suis ce que je suis."

Les théologiens qui écrivaient la Bible se sont empressés de mettre un nom sur celui qui refusait pourtant, absolument, de donner le sien à Moïse. Ils l'ont appelé "Dieu" et n'ont eu de cesse d'en décrire l'identité, les contours, les pensées, les sentiments.

Depuis 3000 ans qu'il y a des théologiens, c'est fou ce que "Dieu" a pu apprendre sur lui-même, grâce à eux.

C'est à ce "Dieu" que tu ne peux plus croire, et tu as raison : "Dieu" – la notion de "Dieu" – est une fabrication de l'artisanat humain. Comme tout objet artisanal, cela peut être très beau, mais c'est périssable, et variable d'un atelier de fabrication à un autre. Et toi, tu voudrais une réalité avec laquelle vivre en tous lieux, dans ta culture en évolution, et qui t'accompagne jusqu'au bout sans se dégrader.

En même temps que ton engagement militant, tu t'es défaite du "Dieu" de ton enfance. Peut-être une porte s'ouvre-t-elle pour toi, celle de la reconnaissance paisible de ce qui se cachait derrière le "Dieu" des catéchismes de ta paroisse.

Ce passage de l'idée de "Dieu" à sa réalité, c'est celui qu'ont fait tous les mystiques, dans toutes les religions. Jean de la Croix appelle ce passage une "nuit obscure", parce que l'abandon de toutes les certitudes acquises, au profit de l'expérience indescriptible, nous plonge dans un inconnu nocturne.

Si l'on accepte ce passage comme une étape, un moment positif, que trouve-t-on au terme ? A quoi ressemble l'expérience que font ceux qui s'aventurent au-delà des mots et des formulations du dogme ou des catéchismes ?

Les mystiques sont unanimes : à rien. Rien qu'on puisse construire par l'intelligence, rien qui ressemble à nos expériences. Mais ce rien a plus de sens qu'aucune formulation verbale, plus de densité et de réalité qu'aucune expérience de notre quotidien. Il ne les prolonge pas, il les attire à lui.

Sommet réservé à quelques privilégiés de la mystique ? Mais non, cette expérience est à ta portée. Comme est à ta portée l'émerveillement silencieux que tu connais devant une fleur, un très beau paysage, un enfant qui dort.

Encore un mot. Ce chapitre 3 de l'Exode a donné naissance dans la Bible à un courant, minoritaire et toujours persécuté : je l'appelle le "petit ruisseau prophétique", par opposition au grand courant légaliste et clérical, toujours et partout majoritaire. Les prophètes (de la Bible et d'ailleurs) sont ceux qui n'ont jamais quitté le désert du buisson ardent, pour rejoindre le confort des chapelles où "Dieu" est si bien décrit.

Dans les Évangiles, Jésus le nazôréen se définit explicitement comme l'héritier et le continuateur de ce "petit ruisseau prophétique".

C'est avec lui que je te laisse : tu seras en bonne compagnie.

Pardonne ce petit mot écrit à la hâte.

LA FOI ET LES MOTS (deuxième lettre)

En répondant à ma première lettre, tu t'es abritée derrière des mots, ceux que tu manipules depuis ton enfance, ceux par lesquels tu as toujours dit ta foi avant de la perdre. La question de la foi, c'est donc bien celle des mots de la foi : permets-moi d'y revenir un instant.

L'INTELLIGENCE ET L'EXPÉRIENCE

Au cours des siècles, la théologie chrétienne occidentale a mené un effort obstiné, gigantesque, pour comprendre la nature de Dieu. Effort que résume un aphorisme attribué à saint Anselme : crede, ut intelligas ; intellige, ut credas. Crois d'abord, afin que ta raison puisse éclairer ta foi ; comprends ce que tu crois, afin de mieux croire.

Quel que soit le point de vue, l'intelligence était au cœur de l'acte de foi ; et par intelligence, on entendait l'intelligence scientifique, l'usage de la raison codifiée par Aristote. Comme c'est elle qui a assuré le succès de la civilisation occidentale et de sa technologie, on n'a jamais cessé de tout miser sur cette intelligence dite conceptuelle, c'est-à-dire basée sur des mots.

Puis, les mots s'avérant trop opaques, on a fait appel à des symboles abstraits : les mathématiques sont un langage sans mots, mais c'est toujours un langage.

Certains prétendaient pourtant parvenir à une expérience de Dieu au-delà des mots : une expérience directe, qu'aucun mot ne pouvait décrire de façon satisfaisante. On les appelle les mystiques, et les appareils d'Église les ont toujours considérés avec méfiance, voire condamnés.

Le conflit entre l'intelligence et l'expérience est aussi ancien que l'humanité : il est transversal, on le retrouve dans toutes les religions.

SIDDHARTHA ET L'IMPUISSANCE DES MOTS

Le Bouddha Siddhârta est le premier à avoir abordé cette question, il l'a fait de façon définitive.

Ses disciples lui demandaient sans cesse : "Mais en quoi consiste le Nirvâna, cet aboutissement de toute l'existence humaine ?" Siddhârta refuse de répondre, parce que – dit-il – le langage humain est trop pauvre pour pouvoir exprimer ce genre de réalité.

Notre langage a été créé et utilisé par la masse des êtres humains pour exprimer des choses et des idées qu'éprouvent leurs sens et leurs esprits. Tout ce qui n'est pas du domaine des apparences échappe au pouvoir des mots.

Et Siddhârta utilise une parabole : "La tortue dit à son ami le poisson qu'elle venait de faire une promenade sur la terre ferme. - Bien entendu, répond le poisson, tu veux dire que tu y as nagé ! La tortue essaya d'expliquer qu'on ne peut pas nager sur la terre ferme, qu'elle est solide et qu'il faut y marcher. Mais le poisson ne pouvait comprendre pareille chose : - Le monde est liquide, disait-il, on ne peut qu'y nager, il n'existe pas de 'terre ferme', ces mots n'ont aucun sens".

Et quand ses disciples le pressent de questions sur la nature de l'invisible, Siddhârta, toujours incapable de dire ce qu'il est, se contente de dire ce qu'il n'est pas.

Les théologiens chrétiens d'Orient ont développé cette intuition, c'est ce qu'on appelle la théologie apophatique. Elle consiste à accumuler les images, pour dire ce que Dieu n'est pas. Puisqu'aucun mot ne peut dire ce qu'il est, on déploie autour de lui une sorte d'écran de fumée de mots négatifs, pour essayer de discerner ses contours par un jeu d'ombres.

L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

Le judaïsme dans lequel Jésus a été éduqué avait complètement oublié l'enseignement du "petit ruisseau prophétique", né de la rencontre entre Moïse et le buisson ardent. Les pharisiens de son temps passaient leurs journées à chercher des mots pour exprimer Dieu et pour tracer, avec des précisions de cartographes, les plans du chemin qui mène à lui.

Dans les Évangiles, on voit à deux reprises un homme riche et un théologien poser la question à Jésus : "Que dois-je faire pour expérimenter Dieu ?". Jésus sait qu'ils sont juifs, il connaît son monde. Sa première réponse : "Tu es juif ? Alors, quels sont les mots de la loi juive ?". Et quand on lui a récité les mots de la foi, il répond : "Eh bien, conforme-toi à ces mots !".

Mais l'un et l'autre interlocuteur ne se contentent pas de cette réponse : "Tout cela je l'ai déjà fait, objectent-ils, et je n'en suis pas satisfait".

Alors on voit Jésus s'arrêter, les scruter de son regard. Et le dialogue prend soudain une intensité nouvelle : "Si tu veux aller plus loin, dit-il, laisse tout et suis-moi" .

1- "Laisse tout" : l'abandon de toutes choses – les certitudes, les repères mentaux, les habitudes verbales – c'est l'entrée dans le rien, l'anatta dont Siddhârta fait la condition de l'Éveil, en même temps que la marque de sa réalisation.

2- "Et suis-moi" : Mais Jésus va plus loin que Siddhârta. Le "rien" n'est pas pour lui un aboutissement. C'est la condition d'une nouvelle étape, en même temps que sa conséquence : c'est un saut dans l'inconnu. Car une personne humaine, ce n'est pas un programme défini d'avance. C'est un mystère en perpétuelle évolution, qu'on n'a jamais fini de découvrir. Suivre une personne, c'est s'engager dans le mouvement. C'est faire passer l'expérience de la rencontre avant le respect d'un programme écrit.

Personne n'a si clairement exprimé à la fois l'absolue nécessité de dépasser les mots de la foi ("laisse tout") et la nécessité d'être guidé, accompagné dans l'au-delà des mots. La fidélité à la personne de Jésus offre, dans ce domaine de l'invisible où tout est possible, une incomparable sécurité.

Et c'est pourquoi, avec quelques autres, je m'obstine à chercher la réalité du "Jésus historique" derrière le mythe du Christ.

Maintenant tu me diras que pour te dire cela, j'ai aligné pas mal de mots.

Et tu as raison : je me tais donc.

Michel Benoit

(1) Auteur, entre autres, de : Jésus, mémoires d'un Juif ordinaire. Voir son blog http://michelbenoit-mibe.com. (retour)
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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 18:25
Alain Dupuis Et si toute parole était sacrée?
Alain Dupuis
LPC n° 32 / 2015

"Les récits bibliques sont à prendre comme de la littérature, au sens où la littérature, la vraie, se propose de faire entendre, éprouver, comprendre quelque chose de vital pour le lecteur, au plan personnel ou collectif, quelque chose qui, parfois même, traverse les siècles et parle pour des temps différents." Jean-François Bouthors.(1)

"Parole de Dieu" ! On a déjà eu plusieurs fois l'occasion ici d'évoquer la perplexité croissante de nos contemporains face à la référence religieuse d' "Ecritures saintes" lues, entendues et vénérées comme "parole de Dieu", lieu privilégié et incontournable de la révélation du divin.

Cette vision des choses allait sans doute de soi dans des cultures orales, où la transmission des savoirs et des croyances passait par la parole d'initiés, en lien avec le "sacré". Cette parole devenue "écrite", sa transmission et son interprétation restèrent aux mains d'une élite de lettrés toujours investis d'un halo d'autorité sacrée. Mais aujourd'hui, la parole (orale ou écrite) d'une part, et Dieu lui-même, d'autre part, ont sérieusement changé de statut !

"Parole" et "humanité", n'est-ce pas la même chose ?…

Indépendamment de toute croyance ancienne ou actuelle, un fait brut s'impose concernant notre monde : l'Humain, c'est ce qui parle, en ce monde, partout et depuis la nuit des temps !

Certes, on sait qu'à des degrés divers, tout le règne du vivant "communique". Des signaux codifiés, stéréotypés, permettent à chaque espèce de survivre et de gérer sa cohabitation/concurrence avec l'environnement physique et le reste du vivant. Ce qui, en soi, est déjà fascinant. Mais "parler", c'est autre chose…

Il semble bien, en effet, que le saut, le passage à l' "humanité" coïncide avec la faculté de développer des langages articulés, aussi nombreux et variés qu'il y a de groupes, langages toujours plus riches, codifiés, et assez complexes, subtils, voire abstraits, pour qu'à l'intérieur d'un groupe, on puisse dire le monde environnant, transmettre la mémoire et l'expérience, communier, s'interroger et tenter des réponses.

La "parole" est donc pour l'humanité le cœur de son identité et le moyen original dont elle dispose pour élaborer un sens à sa présence en ce monde, à son aventure historique, à sa relation à autrui et au mystère du cosmos. De groupe en groupe, ces langages sont devenus le support de cultures. Cultures diverses appelées à se transmettre de génération en génération, mais aussi capables d'échanger entre elles, de s'interpeller, de se compléter, se corriger et s'amplifier, sans limite connue à cette expansion et cette complexification.

La longue tradition biblique, qui constitue une part indiscutable de cet héritage culturel de l'humanité, participe pleinement de ce phénomène. Il est utile de rappeler qu'elle n'est qu'une de ces cultures, non la moindre, mais non l'unique.

Mais elle met la "parole" au cœur de sa compréhension du monde et de la vie. Et la parole humaine y est à ce point sacrée que le dieu de la Bible y parle la langue des hommes…

Qui est donc ce "dieu" qui parle ?

Avant de savoir si oui ou non "Il" a parlé, parle encore et parlera, il conviendrait de cerner un peu mieux de qui ou de quoi nous parlons en disant "Dieu" !

Et c'est tout sauf simple !

Le terme "Dieu", avec sa majuscule, auquel nous sommes habitués à l'excès, dérive de l'acception païenne du divin sous la forme du dieu-des-dieux, Zeus. Cet usage, introduit tardivement dans la Bible au fil des traductions, est désormais trop surchargé de connotations religieuses ou philosophiques, et trop éloigné de la subtilité propre à la culture hébraïque, pour pouvoir nous être d'un grand secours. Bien au contraire !

Dans la Bible, dès les récits mythiques de la création, le divin s'appelle "élohim". Et c'est un pluriel ! Il recouvre donc une réalité complexe, multiple, voire évolutive. Dès Genèse 1, 1-28, il est présenté comme la "parole" qui crée (ou organise ce qui n'était que chaos indifférencié). Plus loin, dans l'aventure d'Abraham, puis encore, par exemple, auprès du personnage de Moïse (Ex.3, 13-ss), il se présente comme un appel intérieur capable de bouleverser de manière inattendue des destinées. Mais qui peut-il bien être ?

Avec Abraham (Gen. 12, 1 -3), la Bible nous le montre comme un appel à s'arracher à son passé et à son héritage, ses racines, pour entrer dans une aventure totalement originale, menant vers une terre inconnue, au prix d'une confiance aveugle en cette voix intérieure. Confiance qui deviendra source de fécondité et de bénédiction pour lui et une multitude…

Selon Jean-François Bouthors, dans son passionnant petit ouvrage (2), le dieu de la Bible "est insaisissable par un nom. Il est innommable".

Et de poursuivre, commentant l'épisode du buisson ardent : "Celui qui parle […] se fait connaître (à Moïse) : "Je suis l'elohim de ton père, l'elohim d'Abraham, l'elohim d'Isaac, l'elohim de Jacob". L'interlocuteur mystérieux ne donne pas de lui un nom absolu, une définition qui suffirait à le cerner. Il en appelle à l'expérience (humaine) […]. C'est par ce qu'en ont dit ce père et ces patriarches que Moïse peut se faire une idée de l'identité de celui qui s'adresse à lui."

Ajoutons qu'en affirmant "éhié asher éhié - Je suis qui je serai…", celui qui se fait connaître à Moïse se donne comme une présence actuelle : "je suis et une promesse d'à venir : "…qui je serai… ".

- "Et tu diras aux fils d'Israël : je suis – éhíé – m'envoie vers vous".

Selon Bouthors, pour Moïse, dire "Je suis m'envoie", c'est dire "moi", ou encore "ce qui parle en moi comme le plus profond, le plus authentique de moi-même", m'envoie. Le nom de l'envoyeur, c'est l'affirmation de soi. C'est la parole qui se révèle en Moïse comme 'je'".[…] Nous voilà bien loin de Zeus sur son Olympe…

"Cet elohim, connu par l'héritage des pères, finit par se révéler comme 'je suis' - porteur de la parole la plus profonde, du désir le plus intime de celui, personne ou peuple, qui entend sa voix.[…] Existe-t-il un être plus proche de l'humain que cet elohim ? "

Et Bouthors d'ajouter : "C'est bien Moïse qui parle, mais dans sa voix yhvh se fait entendre. Ehié se fait connaître par un 'je' (Moïse) qui le porte. Ce 'Dieu-là', si nous le parlons de cette manière, est bien plus audible que celui que nous avons l'habitude d'avoir présent à l'esprit lorsque nous reprenons le discours religieux ordinaire […], puisqu'il fait appel à l'intime de chacun, qu'il renvoie à la voix qui parle au cœur lorsque nous tentons de discerner[…] ce qui nous fait vivre et quelle vie nous désirons pour maintenant et pour demain, pour nous et pour ceux dont nous partageons l'existence, que ce soit au plan personnel, ou à l'échelle de la communauté humaine."

Dieu, l'autre nom de la "parole" qui parle en nous ?

Parole, "logos" qui, selon l'auteur juif de langue grecque du prologue du 4ème évangile, se confond avec élohim, comme fondement du monde existant :

-Genèse 1, 1 et ss : "Au principe, élohim créa…"

-Jn 1, 1 et ss : "Au principe, était la parole…"

Bouthors fait remarquer que, contrairement à un usage plus tardif, ni élohim en hébreu biblique, ni la parole (ô logos) en grec biblique ne porte de majuscule. Il s'agit bien de "…la parole ordinaire. Celle qui circule d'une bouche à une oreille."

Il ajoute que, évoquant le 2ème récit de la création, "La suite du texte énonce son œuvre, ce que produit son action : Tout par elle fut, et sans elle, rien. Ce qui était en elle était vie, et la vie était la lumière des humains. Ainsi donc, la parole se trouve-t-elle à l'origine, au principe de tout. Sans elle, il n'y a pas de monde qui porte la vie."

"Cette affirmation […] invite à méditer l'usage que nous faisons de la parole. Sur la manière dont nous la recevons et sur la façon dont nous en usons. Quelle responsabilité que la nôtre, êtres de parole que nous sommes, si la parole est le cœur même du monde !"

Manière de nous suggérer que, finalement, le divin qui fonde et dynamise ce monde est comme une parole, qui ne cesse de se dire. Et que la parole qui est le propre de l'homme, et qui permet au monde d'accéder à la conscience à travers les hommes, est porteuse du "divin".

Dans le prologue de Jean, une phrase n'a cessé de laisser perplexes les traducteurs et commentateurs : "Kai ô logos in pros ton theon". Cette phrase, que l'on traduit trop souvent par "et la Parole était auprès de Dieu", les exégètes la traduisent désormais, et sans majuscules par : "et la parole était vers dieu", c'est-à-dire "en direction de dieu", comme une "orientation vers le divin"…

Il en va de même pour la conclusion du même verset: "Kai ô theos in ô logos" que l'on traduit habituellement par : "Et la Parole était Dieu".

Or, comme le démontre Bouthors, le texte dit : "et dieu était la parole". Comme en grec l'attribut du sujet est avant le verbe être, "dieu" ici n'est qu'attribut du sujet "parole". Pour l'auteur du prologue donc, la parole créatrice, toujours la parole ordinaire, celle que partagent les hommes, était "d'ordre divin". Pas moins, mais pas plus.

Qu'est-ce qui peut faire de nos paroles d'hommes une parole "divine" ?

Même pour ceux d'entre nous qui continuent de se référer aux textes bibliques juifs et chrétiens comme à une source privilégiée de savoir, de sagesse, de compréhension et de spiritualité, il est exclu que tout ce qui s'y dit soit toujours porteur de la même lumière et de la même dynamique vitale ! Loin de là ! À l'instar, au fond, de n'importe quelle production littéraire.

N'en va-t-il pas de la Bible comme de tout ce qui s'est dit et écrit hier, se dit et s'écrit aujourd'hui, se dira et s'écrira encore demain parmi les hommes ?

Tout n'y est-il pas marqué, forcément, du sceau de l'ambivalence et de la contingence humaine, et donc tributaire du temps, de l'histoire, des lieux, des croyances, des passions et des errances de ceux qui y parlent ?

La vraie question n'est-elle donc pas celle-ci : qu'est-ce qui, au fond, nous permet d'y discerner et d'y entendre, parfois, une parole que nous pressentons comme "porteuse de vie", dans un flot de textes parfois bien peu accessibles à nos esprits modernes ?

Peut-être est-ce seulement quand, tout à coup, ou régulièrement, un mot, une phrase, un récit, un hymne, un chant, un psaume, un personnage, entre en résonnance avec le plus profond, le plus intime de nos détresses, de nos révoltes, de nos espérances, de nos attentes, de nos désirs, de notre joie, de nos émerveillements, au cœur du cœur de notre vécu personnel ou collectif.

Dans cette somme de paroles humaines qu'est la Bible, comme dans toute littérature, il se peut que j'entende juste cette parole-là qui, parce que c'est moi, et à ce moment de ma vie, et dans le contexte où je suis immergé, va me "pénétrer jusqu'aux jointures des os".

En relisant autrement l'épître aux Hébreux (4, 12), ne peut-on pas dire : à ça se reconnaît comme "parole de dieu" toute parole qui, pour moi, pour nous, devient soudain "vivante", rejoint les profondeurs de l'être, éclairant d'un jour nouveau la réalité ainsi que les sentiments et les pensées du cœur ?

Divine, n'est-elle pas parole tout à coup efficace au cœur des hommes et créatrice d'inédit, de nouveauté, rendant possible l'impossible ?…

Mais alors, est-ce bien compatible avec une parole "mise en boite", en "conserve" et limitée au strict espace d'une parole antique, figée en statue de sel, par l'autorité de "hiérarchies" (pouvoirs sacrés) ?

Que penser de la tentation de faire des seuls recueils "canoniques" d'écrits anciens, juifs, chrétiens ou musulmans, les porteurs de la parole de vie ?

Les Juifs, entre le 3ème siècle a. J.C et le 1er après, violemment confrontés aux cultures environnantes, puis dispersés parmi les nations, après la ruine de Jérusalem, se sont attachés, non sans querelles, à trier soigneusement leurs écrits et à en clore définitivement le nombre.

Les chrétiens leur emboîtèrent bientôt le pas, sans doute pour des raisons proches et devant la profusion des écrits incontrôlés que produisaient les groupes et les personnalités chrétiennes. Au 4ème siècle, non sans disputes, le "canon" des écritures réputées saintes fut clos !

Un siècle après la disparition du prophète Mahomet, les musulmans s'accordèrent pour ne retenir qu'une des innombrables et très polémiques versions du Coran et sur le recueil des "hadits" (faits et dires supposés du prophète) qui règleront désormais la foi et la loi musulmanes. Inspiration divine ? Sauvegarde providentielle d'écrits uniques, de révélations définitives et intangibles ? Ou plus simplement : peur des autres ? De l'à venir, de l'inconnu, de l'incontrôlé, du vivant ?

Et si le "dieu-parole", en fait, parlait partout où de l'humain parle ?

En relisant la manière dont Luc met en scène, dans les actes des apôtres, la "mondialisation" version "pentecôte", on est tenté de penser que les temps ont bien changé.

Le miracle, ce jour-là, fut que les disciples purent annoncer leur "parole de dieu" dans toutes les langues de ceux qui étaient présents, et être compris d'eux… Et c'est tant mieux !

Mais la perspective, dans l'actuelle mondialisation et l'immense brassage des diversités ethniques, culturelles, religieuses, philosophiques, politiques où nous vivons désormais, devrait peut-être changer…, voire s'inverser totalement !

Le vrai miracle, de portée mondiale, aujourd'hui, pour nos religions qui s'imaginent toutes gardiennes de l'unique "Parole de salut", ne serait-ce pas que nous devenions plutôt, à notre tour, capables de discerner et d'entendre tout ce qui se dit de "parole de vie" partout où les hommes parlent, même, et peut-être surtout, si ça ne colle pas avec nos certitudes bien gardées.

"Écoute Israël !", voilà le cœur de la "vocation" du peuple où s'est écrite la Bible.

Non pas "Ressasse !", "Relis sans fin !" ni "Proclame !", "Annonce !", "Prêche !", "Convertis !", "Impose !"… Non : Ecoute !

Mais écouter quoi ou qui ?

Eh bien, ce n'est très probablement pas parce que quelques-uns ont cru devoir "clore" et "enclore" le dire de dieu dans des recueils il y a 2000 ans, qu'il s'est tu et qu'il ne parle pas, toujours, et abondamment.

Rien n'a changé. Le monde entier n'a jamais cessé de bruire de la voix des hommes qui racontent, gémissent, crient, réclament, jouissent, chantent, souffrent, meurent, aiment, haïssent, naissent, louent, s'émerveillent, espèrent, imaginent, inventent, proposent, construisent, s'entretuent, appellent à l'aide, soignent, consolent… En fait, rien de plus, ni de moins, que tout ce dont la Bible fut tissée.

Le malheur n'est-il pas que nous n'avons pas saisi que l'aventure biblique est une géniale invitation à l'entendre s'écrire ailleurs, sans fin, dans la pâte humaine ?

La sacralisation (pour ne pas dire la fétichisation) de ces recueils anciens ne nous a-t-elle pas détournés de la parole vivante qui se dit tout autour de nous ?

La question n'est peut-être pas : Ecouter qui ou quoi ?… Mais plutôt : Qui écoute la parole qui se dit partout et toujours, en ce monde ?

Mais, pour l'écouter, ne devrions-nous pas commencer par apprendre à faire silence, et entendre, dans l'infini bruissement de la parole des hommes, parfois de leur silence étouffé, la parole "vivante et efficace, plus incisive qu'un glaive à deux tranchants, (qui) pénètre jusqu'aux points de division de l'âme et de l'esprit, des articulations et des moelles…" ?

Alain Dupuis

(1) Jean-François Bouthors : Délivrez-nous de « Dieu » ! – De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul 2014) Voir LPC 31/2015 page 28 (retour)
(2) Idem (retour)
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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 18:19
Jean Kamp La "parole de Dieu"
Jean Kamp
LPC n° 32 / 2015

Nous devons à Jean KAMP (1) (1924-2010) le texte qui suit, extrait de son livre "Credo sans foi, foi sans credo" (2) qui, bien qu'ancien, n'a rien perdu de son acuité.

Le mystère que représente notre existence a depuis toujours exigé de l'humanité qu'il lui donne un sens. La foi, avec ses affirmations théologiques fondées essentiellement sur une parole dite "divine", n'est pas autre chose qu'une tentative de réponse à cette interrogation originelle. Malheureusement, cette réponse a précédé et précède encore toujours pour un grand nombre la question qui aurait dû l'engendrer… C'est précisément l'objet de la philosophie et le privilège de la raison que de permettre de se la formuler d'abord et avant tout à soi-même. Alors, plongeant dans les profondeurs de l'âme humaine, nous pourrons sans doute y découvrir quelque chose d'intransmissible, échappant à toute formulation explicite, mais qui nous parlera effectivement de Dieu. C'est le sens de la mise en question proposée par le livre de Jean KAMP, dont l'extrait ci-dessous témoigne assez bien. ◙ Philippe Ronsse.

Quel Dieu ? (3)

Dieu n'est pas, au départ, une existence autre que la nôtre : il est un des noms donnés au mystère – au sens – de la nôtre. La majorité des malentendus religieux proviennent du fait que l'on a axé la question religieuse sur les rapports entre deux existences présentées d'emblée comme distinctes : celle de Dieu et celle de l'homme, alors qu'elle surgit d'abord à partir de la question des rapports entre l'existence humaine et son sens. Faire de Dieu une existence en plus et distincte de la nôtre, alors que sa notion surgit à partir d'une question sur la nôtre, c'est avoir faussé au départ le problème religieux en dédoublant abusivement une question unique : qu'est-ce que l'homme ? Qu'est-ce que Dieu ? Ce ne sont pas là deux questions, mais une seule : celle du sens de l'existence humaine. C'est parce que l'homme ignore qui il est et le sens qu'il a, qu'il pose la question de Dieu […]

Ce n'est donc pas sans ambiguïté que l'on parle d'une "Parole de Dieu". On présente souvent la Bible comme le recueil en lequel auraient été consignées les "paroles" que Dieu aurait, à un moment choisi par lui, adressées aux hommes pour les éclairer sur le sens ultime de leur vie. C'est là cependant, on le voit, une conception trop objectiviste de Dieu : ce Dieu serait en quelque sorte séparable du monde pour pouvoir ainsi s'adresser à lui dans le face à face d'un dialogue. Toute parole, en effet, est le signe d'une distance ; au cœur même de la révélation, une distance subsisterait donc entre Dieu et les hommes, alors que Dieu, dans l'optique que nous avons adoptée, est l'abolition même de toute opposition et de toute distance. Si Dieu et sa Parole peuvent faire "irruption" dans l'histoire, c'est qu'ils sont séparables de cette histoire ; et s'ils le sont, c'est qu'ils n'en sont pas le sens.

La révélation divine : le problème !

D'ailleurs une pareille Parole, adressée par Dieu aux hommes à un moment déterminé de l'histoire, ne pourrait atteindre son but. La "révélation" qu'elle contiendrait devrait, en principe, délivrer l'homme des ténèbres, de l'incertitude et de l'angoisse dans lesquelles il se trouve au sujet de l'essentiel : le sens de sa vie. Mais ces ténèbres et cette incertitude — cette ignorance — ont précisément pour origine l'aspect objectif et, partant, forcément toujours problématique de ce qui se présente à sa raison. Présenter à l'homme une parole objective ne résoudrait donc rien, cette parole fût-elle divine. Surgissant dans l'objectivité d'une parole et d'une histoire, la révélation divine ne pourrait échapper à ce qui se présente comme la contrepartie de toute objectivité : le problème. Loin de dissiper nos questions et nos problèmes, comme ce serait, en principe, son rôle, pareille parole divine s'ajoute à eux comme un nouveau problème et une nouvelle question, que nous avons d'ailleurs déjà évoqués plus haut : est-il vrai que Dieu a parlé et que la parole biblique est la parole de Dieu ? Et s'il en est ainsi, quel est le sens de cette parole : qu'est-ce que Dieu a voulu dire?

L'histoire de la théologie ainsi que celle des Églises et des luttes qu'elles ont engagées entre elles atteste suffisamment que l'unanimité n'a pu se faire autour de ces questions. Étant elle-même entrée dans l'objectivité, la Parole de Dieu n'a pu avoir raison du problème humain. Et par un paradoxal mais inévitable retour des choses, c'est précisément l'objectivité d'un Dieu et de sa parole qui a suscité ce qu'elle devait en principe abolir : l'opposition. Que de controverses, que de luttes, que de schismes au nom de cette Parole de Dieu et de la religion, objective ou positive, qu'elle était censée fonder. Mais comment s'en étonner ? Objective, elle ne pouvait être évidente. Un aspect problématique, obscur, l'accompagnait par définition. Elle devait donc forcément se voir interprétée de façons différentes, voire opposées. Et…, Dieu sait si l'on a interprété sa parole dans les sens les plus divers et défendu les thèses les plus contradictoires au nom de cette même parole. Et la diversité et l'opposition faisant irruption au cœur même du sens, le détruit : le sens, c'est l'Unité. Les controverses entre les Églises, les contradictions entre théologiens à l'intérieur de chacune, les embarras du Magistère, tout cela finirait par faire désirer une nouvelle révélation, une nouvelle Parole, pour préciser le sens de la première. Ce serait en vain : la deuxième aurait tôt fait de poser les mêmes problèmes que la première.

La révélation divine : source d'oppositions

La parole de Dieu - la révélation divine - fonde ce qu'on appelle les religions positives. Mais les religions positives se réfutent elles-mêmes. Elles sont fausses dans la mesure où elles sont positives car, parce que positives, elles opposent, alors que le rôle d'une religion est d'unir : restaurer l'Unité originelle. Mais les religions positives opposent d'autant plus que, se basant sur une parole divine, elles se doivent d'être intransigeantes : si c'est Dieu qui a parlé, qui oserait contester ? Source inévitable d'oppositions, ces religions deviennent ferment de guerre, et il y a des guerres de religion. Les guerres saintes opposent fidèles et infidèles, chrétiens et musulmans ; mais de part et d'autre c'est toujours "Dieu qui le veut". Ainsi, l'éclat du sang des martyrs est-il toujours terni par le bûcher des hérétiques : l'intolérance et la mort sont dans les deux camps, Dieu dans aucun. Et l'on ne peut se retrancher derrière le principe sacré du monothéisme : avant toute autre chose le monothéisme signifie que Dieu est un mystère d'Unité au-delà de toutes les oppositions et de toutes les positivités.

Ces oppositions, inhérentes aux religions positives, s'exacerbent jusque dans l'intolérance lorsque la révélation sur laquelle elles s'appuient est présentée comme unique et définitive, non répétable dans la suite des temps. Dans la tradition chrétienne Dieu n'a parlé qu'une fois, et il ne parlera plus : la Révélation est, en principe et selon le Magistère officiel, close avec la mort du dernier apôtre (4). Mais si étant japonais, par exemple, j'ignore tout d'Israël ? Ou si, étant mis au courant de sa révélation, je trouve la parole de Dieu, qu'on me dit s'y trouver, formulée à travers un langage et une culture et une tradition et des catégories tellement étrangers aux miens qu'elle me demeure voilée ? Faudra-t-il que j'étudie la Bible et l'histoire du peuple hébreu ? La révélation du sens absolu de mon existence et le salut qui s'y trouve lié sera-t-il conditionné par un savoir objectif, alors qu'il réside dans le dépassement de toute objectivité et de tout savoir rationnel ? On voit combien, dans cette optique, on a objectivé la parole de Dieu. Du coup elle ne pourrait jouer le rôle que l'on voudrait : être l'expression du sens absolu de l'existence. Elle est devenue elle-même réalité objective, relative à une culture et à un langage et à une époque et, partant, livrée aux contradictions, et dont l'exégèse s'acharne à découvrir…, le sens ! Ironique renversement des choses où l'on se trouve acculé à chercher le sens de ce qui, en principe, devait en être la révélation. Mais toute l'exégèse se meut dans ce paradoxe où l'on s'acharne à interpréter comme une réalité objective — la Parole de Dieu — ce qui n'était autre chose que l'interprétation, en profondeur, de cette réalité objective qu'est l'histoire d'Israël.

L'Esprit se dit par l'histoire

Tout ceci ne veut pas dire que Dieu se tait. C'est l'essence même de l'Esprit que de se dire. Mais l'Esprit ne se dit pas à l'histoire, à un moment donné de celle-ci : il se dit par l'histoire.

Depuis Spinoza la pensée occidentale a mis progressivement en relief le lien essentiel entre l'être et le dire de l'être : la vie de l'Esprit, c'est sa manifestation par laquelle tout à la fois il crée un monde et se crée en quelque sorte lui-même. C'est en inventant son langage que l'Esprit fait surgir un monde dans lequel il se livre et s'exprime. Et c'est à travers cette expression qu'il devient — indéfiniment, éternellement — vraiment un Dieu par ce don de soi qui est également un dire de soi. La pensée catholique, dans la mesure où il y en a eu une, a la plupart du temps délibérément ignoré — quand elle n'a pas condamné — les conquêtes et les progrès de la pensée moderne et contemporaine, rivée comme elle l'était à une vision biblique, profonde mais archaïque, et qu'elle a voulu consacrer dans une philosophie médiévale promue au rang de philosophia perennis (5). La crise contemporaine de la foi est surtout une crise de la pensée religieuse, ou plutôt de carence de pensée, et ce en bonne partie du fait que l'Église a ignoré le sens de l'histoire en en privilégiant dans l'absolu certains moments. Ainsi, un des reproches fondamentaux que la pensée religieuse juive adresse, aujourd'hui encore, au christianisme est celui qu'elle adresse à toute apocalypse : être un prophétisme qui ne reste pas ouvert à l'infini du temps à venir, mais qui s'est clos dans un événement définitif comme dans un achèvement ; être un prophétisme qui, privilégiant un moment de l'histoire, en sort : alors elle n'attend plus, elle sait, et "l'espérance messianique devient une science" (6).

Dans cette perspective ce serait donc une erreur de croire que Dieu aurait eu deux langages : un langage confus qui serait celui de la création, et un langage clair qui serait celui de la révélation biblique, comme s'il corrigeait dans le second les imprécisions du premier, ou comme s'il restituait par le second la clarté que le péché originel avait ôté au premier.

Des moments privilégiés : les prophètes

Mais tout cela n'empêche pas d'appeler révélation privilégiée ces moments de l'histoire où certaines personnes — ou certains peuples — ont pris davantage conscience du sens. À travers leur vie, leur action, leur message, les prophètes ont fait éclater dans une plus grande clarté le sens. Et si Dieu ne parle pas davantage aux prophètes qu'il ne parle ou ne se dit à et à travers toute créature, il faut dire que le prophète est celui qui a davantage laissé parler Dieu à travers lui, à travers sa conscience, à travers son aspiration d'infini, son désir d'Unité et l'exigence de bonté et de détachement que ce désir tout à la fois implique et suscite.

C'est au cœur de la conscience — du Moi — que Dieu se révèle à la fois comme absence et comme exigence. Mais cette voix de la conscience, qui est appel à réaliser bien plus que le constat — ou révélation — d'une réalité, la vie morale peut l'assourdir ou l'amplifier. Les prophètes sont apparus comme des personnages exemplaires dont la vie, avant la parole, réveillait cette conscience endormie du peuple. Leur rôle a été d'incarner en quelque sorte cette conscience d'un appel, conscience qui n'est pas autre chose que l'émergence du mystère que tout homme porte en lui, qui passe par lui et le dépasse, mais qui cependant s'inscrit et s'exprime en lui : s'y révèle.

Ce mystère est exigeant précisément parce qu'il nous dépasse et nous invite ainsi à nous dépasser; il nous fait prendre conscience de notre finitude et, partant, de l'Infini : nous ne sommes pas Dieu, mais un Dieu se révèle en nous. Et c'est bien parce qu'il est exigeant que nous sommes toujours tentés de refouler ce mystère ou d'y mettre une sourdine. Le prophète réagit contre ces assoupissements, et c'est d'abord par une plus grande exigence de moralité qu'il le fait. Le Bien éclaire, creuse, approfondit. Le Bien révèle le sens. Il inspire. Et quand il s'exprime ensuite dans des actes et des paroles, il n'est pas erroné de dire que c'est Dieu qui parle et agit, non de l'extérieur et comme à travers des miracles, mais de l'intérieur et à travers le mystère — et le miracle — du Bien.

Il ne faut donc pas minimiser l'importance de la Bible. Elle a été, pour l'Occident, le recueil principal des textes prophétiques qui lui ont rappelé, au-delà des contingences étriquées, mesquines et bien souvent égoïstes en lesquelles l'homme risque à tout moment de s'enliser, le sens ultime de sa destinée. Cette importance à accorder à la Bible et le respect qu'elle mérite ne justifient cependant pas la tradition qui a voulu y voir le réceptacle unique de la "Parole de Dieu".

La révélation enfermée dans le passé

Que Dieu ait parlé, dans le sens précisé ci-dessus, par les prophètes de l'Ancien Testament et par les auteurs du Nouveau, cela paraît difficilement contestable, de même qu'il est incontestable que ces personnages furent, pour la plupart, d'une envergure religieuse et morale exceptionnelle. Ils ont ainsi été des témoins privilégiés du mystère humain, c'est-à-dire du sens ultime de notre condition. Ils ne furent pas pour autant les seuls.

Pour l'avoir cru cependant, comme l'atteste par exemple le fait que le Magistère a affirmé que la Révélation était close avec la mort du dernier apôtre, ne laissant à la postérité que la tâche d'expliciter ou de désimpliquer ce que cette révélation contenait en germe, l'Occident chrétien s'est fermé à beaucoup d'autres richesses "prophétiques", soit en les ignorant, soit en les proscrivant. Mais en présentant ainsi la révélation divine dans le peuple hébreu comme un événement unique et définitif, on a surtout bloqué la "Parole de Dieu" dans le temps, de même que l'on a privilégié un temps au détriment des autres et donc au détriment du temps présent.

Rien d'étonnant par conséquent que l'Église —l'officielle — eut souvent tant de mal à être de son temps et que, en tout cas dans le domaine de la pensée, elle ait fini par accuser un retard de quelques siècles. C'est que sa vérité se trouvait dans le passé, enfermée dans des catégories et des images et des conceptions d'un temps passé et donc toujours, d'une façon ou d'une autre, dépassée.

C'est ainsi que pour atteindre cette Parole il nous faut aujourd'hui, à chaque fois, remonter vingt ou vingt-cinq siècles. C'est dire que, pour rencontrer cette Parole, nous sommes acculés à faire de l'histoire et de l'exégèse. Et pour n'en avoir pas fait, beaucoup ont interprété cette Parole en des sens les plus invraisemblables à l'appui de thèses les plus invraisemblables ; et s'il faut en faire, c'est signe que cette Parole est devenue l'apanage d'intellectuels. Pour avoir été, en et pour son temps, une parole simple et populaire, elle est devenue pour le nôtre une parole dont seuls les savants possèdent la clé. Pour reprendre une image chère à Hegel, cette parole qui fut pour son temps source vive, est devenue pyramide monument prestigieux, mais sépulcral. Dans nos célébrations eucharistiques la liturgie de la Parole présente aux fidèles d'aujourd'hui des textes vieux d'au moins deux millénaires. Que d'acrobaties ne faut-il pas, bien souvent, au moment de l'homélie, pour délivrer cette Parole de son tombeau archéologique où elle est ensevelie ? Que dire quand il n'y a pas d'homélie et que, depuis que l'on a adopté la lectio continua en semaine (probablement pour remettre en honneur la "Parole de Dieu"), on présente aux fidèles des textes du livre des Chroniques et du livre des Rois par exemple ? Les luttes de la maison de Juda avec les tribus des Moabites et des Ammonites ou les intrigues de la cour d'Achab — même si, en principe, elles charrient un message — parviendront-elles réellement à nourrir la méditation de l'assistance dans sa recherche de Dieu ? Il est vrai que les textes qui nous restent le plus accessibles sont aussi les plus importants : certains passages des prophètes, quelques psaumes et la prédication de Jésus telle qu'on la trouve dans les synoptiques. Mais que de fois ne présente-t-on pas aux fidèles, toujours sous le couvert de la Parole de Dieu, des textes de saint Paul par exemple et qui intriguent davantage encore le célébrant que l'assistance ? D'autre part, qui ne sent ce qu'a d'artificiel ce perpétuel recours aux textes bibliques et évangéliques quand on nous expose des grandes questions d'actualité, comme dans les récentes encycliques Pacem in Terris et Populorum Progressio ?

Est-il normal, est-il bon, en traitant au plein cœur du xxe siècle de questions sociales et économiques, de citer abondamment les évangélistes et saint Paul et pas une seule fois Karl Marx (7)?

Jean Kamp

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Kamp (retour)
(2) «Credo sans foi, foi sans credo» – Jean KAMP – Aubier Montaigne 1974. Épuisé, il se trouve encore sur internet. (retour)
(3) Les sous-titres sont de la rédaction (retour)
(4) Cf. p. ex. DENZINGER-BANNWART, nos 783 et 2021. On retrouve des affirmations semblables dans la Constitution dogmatique sur la révélation divine du Concile Vatican II : « L'économie chrétienne, étant l'alliance nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle révélation publique n'est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (chap. I, § 4). (retour)
(5) Cf. l'encyclique de LÉON XIII, Aeterni Patris Unigenitum. (retour)
(6) A. NEHER, L'essence du prophétisme, Calmann-Lévy, 1972, p. 221. (retour)
(7) Ainsi dans l'encyclique de Jean XXIII Pacem in Terris on cite 54 fois les Actes du Saint-Siège, 14 fois l'Écriture, 2 fois saint Augustin et 2 fois saint Thomas d'Aquin; abstraction faite des Actes du Saint-Siège, saint Thomas est donc la référence la plus « récente ». Un léger progrès apparaît cependant dans l'encyclique de Paul VI Populorum Progressio, où les Actes du Saint-Siège ne sont plus cités que 38 fois, l'Écriture 15 fois et où l'on trouve deux références explicites à des auteurs contemporains : un théologien (le Père de Lubac) et un économiste (le Père Lebret). (retour)
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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 14:54
Jacques Musset Qu'est ce qui change le cœur des hommes ?
Jacques Musset
LPC n° 29 / 2015

"Je vous changerai".

Quand le prophète, il y a vingt et quelques siècles, clame ces paroles aux oreilles de ses compatriotes, il se fait le porte-parole de son Dieu, le Dieu d'Israël. Son peuple est en effet gravement infidèle à l'alliance que son Dieu et lui ont contractée autrefois solennellement à la montagne du Sinaï. C'est sur cette représentation d'un engagement mutuel que réside l'identité des croyants juifs depuis le 8ème siècle avant notre ère. Beaucoup de religions de l'Antiquité pour qui Dieu était une évidence ont ainsi justifié la vie sociale de leur peuple en en faisant découler les prescriptions de la volonté divine (1).

A Dieu tout semble possible.

En quoi consiste l'infidélité d'Israël qui provoque cette vive réaction du prophète ? Les dix commandements divins auxquels le peuple s'est engagé, il les viole impunément. Les injustices entre les riches et les pauvres s'étalent et s'accroissent, les cultes aux autres dieux prospèrent, le culte officiel sent l'hypocrisie à plein nez ("Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi !"), on pratique sans vergogne le mensonge et l'exploitation des plus faibles, on laisse croupir dans la misère les personnes accablées par les deuils (les veuves et les orphelins), les maladies, les épreuves de toutes sortes. Trop c'est trop. Dieu va intervenir pour ramener son peuple dans le droit chemin. Et selon le prophète, il le peut ! He can ! N'a-t-il pas déjà accompli mille prouesses à son égard et à son bénéfice ? Ne l'a-t-il pas délivré de la servitude d'Egypte, fait passer la mer rouge "à main forte et à bras étendu", n'a-t-il pas englouti dans les eaux les chars du pharaon, ne l'a-t-il pas soutenu à bout de bras dans sa laborieuse marche au désert et installé royalement sur la terre de Canaan en en dépossédant ses occupants ! Oui, pour Dieu, rien n'est impossible et il va le manifester une nouvelle fois. La grande saga religieuse d'Israël le proclame en racontant les hauts faits de son Dieu.

De lentes transformations des mentalités.

En fait, quand on y regarde de près, la puissance supposée de Dieu par le prophète pour changer le cœur de ses fidèles se révèle assez faible au cours des siècles. Certes, il y a eu de temps à autre des réveils spirituels spectaculaires. Toutefois l'étude historique des événements montre que ces approfondissements, ces affinements, ces élargissements de la conscience religieuse juive ne se sont pas réalisés sous l'effet d'une grandiose intervention divine, bouleversant d'un coup les mentalités. En réalité, ces transformations ont été lentes et progressives. Elles furent le fait des croyants les plus intériorisés – une minorité, "le reste", provoqués dans leur foi par de nombreuses crises qui remettaient en cause les croyances jusque-là admises. La majorité, elle, stagnait dans une médiocrité paresseuse et inconsciente. D'où les incessants coups de gueule des prophètes pour la réveiller de son sommeil, sans grands résultats.

Les relectures officielles qu'on fit par la suite des prises de conscience successives les attribuèrent toutes à Dieu. Car, selon les auteurs, c'est lui qui depuis toujours décide, oriente et conduit la pensée et le cœur de son peuple. Celui-ci ne doit sa survie, son salut et ses progrès que par la grâce et la force divine toute puissante. Comment pouvait-on alors penser autrement, compte-tenu des mentalités et des représentations d'Israël aux temps anciens ? Pour lui et les autres sociétés antiques, la marche du monde et l'aventure des humains étaient sous la dépendance de divinités, chaque peuple ayant la sienne, encore qu'en Israël la figure de son Dieu et son rapport avec Lui tranchaient singulièrement sur les conceptions de ses voisins. La caractéristique du Dieu biblique est en effet d'être un Dieu libérateur des hommes qui n'a de cesse d'appeler ses fidèles à vivre en peuple libre, c'est-à-dire dans la droiture et la justice. Ceci est très original.

Du peuple à l'individu.

Peu à peu au cours des siècles, la sollicitation divine ne s'adresse plus seulement au peuple en son entier mais à chaque personne au plus intime de sa conscience. On le voit déjà au 6ème siècle avant J.C. dans le livre du Deutéronome, les messages prophétiques des prophètes Jérémie et Ezéchiel et un certain nombre de psaumes. Durant l'exil de Babylone (586 -536), les perspectives s'élargissent aussi singulièrement (2). On repense sa foi aux dimensions de l'univers. Le Dieu d'Israël devient le créateur du monde, son royaume est la terre entière, son message s'adresse à tous les hommes et Israël n'est que le témoin de cette Bonne Nouvelle. Son "élection" lui impose une responsabilité fort exigeante. Une veine nationaliste et traditionaliste traîne les pieds et prêche un repliement jaloux sur l'identité juive. Elle est contestée par un mouvement qui prône l'ouverture aux non-juifs. Relisez les petits livres de Ruth et de Jonas. Sous forme de belles histoires pleines d'humour, ils enfoncent le clou : Dieu se moque des frontières du sang et de la géographie, tous les humains, d'où qu'ils viennent, quels que soient leur origine et leur passé – si peu honorable soient-il aux yeux des bien pensants – tous sont les destinataires de l'appel divin à vivre vrai.

Jésus. Une révolution.

Jésus se situe résolument dans cette ligne en l'approfondissant encore. Dieu, dit-il, est sans cesse à l'œuvre au plus secret des existences. Son royaume - "la vraie vie" pourrait-on traduire – advient lorsque les humains sont attentifs à ses appels intérieurs et s'efforcent de leur donner corps dans toutes les dimensions de leur existence. Des transformations s'opèrent ainsi, individuelles et sociales : les estropiés de l'âme et du cœur peuvent se redresser et se remettre à marcher ; les marginalisés retrouver une place dans la société ; les désespérés renaître et surmonter les forces de mort ; des pires prisons qui enferment à double tour l'esprit, le cœur et même le corps, il est possible de se libérer. Il y a en chaque être des énergies secrètes pour faire face aux coups de vents et aux tempêtes. Aucun destin humain n'est figé ni verrouillé une fois pour toutes. Un homme installé dans ses routines peut se lever et découvrir sa véritable voie. Relisez en Matthieu (11, 2-6) les déclarations de Jésus sur les couleurs du monde nouveau qu'il contribue à manifester (3). Dans la grande mise en scène du jugement final inventée par les premiers chrétiens (25, 31-46), sont résumés les critères d'une vie fidèle aux appels divins, émergeant à la conscience de chaque être humain. Ce qui est extraordinaire dans ce texte – cœur du message évangélique – c'est que la fidélité à "la volonté" de Dieu ne se joue pas sur des comportements religieux, moraux ou rituels, mais sur des enjeux profondément humains touchant à la dignité des personnes. Une révolution ! Ainsi Jésus prend-il à contrepied les rêves des groupes religieux de son temps qui imaginent que Dieu va manifester son règne d'une manière spectaculaire en établissant un régime théocratique dont les commandes seraient tenues par les tenants scrupuleux de la lettre, de la loi et des rites. On ne lui pardonnera pas sa contestation. On l'éliminera.

Et aujourd'hui ?

Vingt siècles après Jésus, son invitation pressante au changement, enracinée dans la fidélité à son Dieu, est toujours d'actualité. Elle convie chacun à écouter, au fond de sa conscience, l'appel mystérieux à ouvrir son cœur, à aimanter sa vie vers la recherche de l'authenticité et de la justice, à pratiquer la solidarité, l'écoute et le respect d'autrui, à veiller à devenir libre intérieurement, à porter une attention particulière à ceux qui peinent et souffrent, à développer la probité intellectuelle qui refuse toute limite aux questionnements, à combattre les oppressions et le mensonge…

Une même qualité d'humanité.

Mais à l'heure de la mondialisation, on perçoit que cet appel secret n'est pas le monopole de la tradition juive et évangélique. On le trouve dans toutes les traditions spirituelles, y compris les spiritualités laïques. Sous toutes les latitudes, il ne manque pas d'hommes et de femmes, croyants de foi religieuse, agnostiques et athées (4), qui, dans la rectitude de la pensée et du cœur, s'activent à inventer un monde humain, fraternel, juste, par toutes sortes d'initiatives aussi bien dans la vie la plus quotidienne que dans les secteurs sociaux, politiques, spirituels. Cette observation est indéniable. La même qualité d'humanité émerge de partout chez des êtres enracinés pourtant au sein d'histoires et de cultures différentes, étrangères les unes aux autres pendant des siècles.

Impossible dès lors de ne pas s'interroger.

Quelle est la source de cette étonnante convergence ? D'où provient cette exigence intérieure d'humanisation qui, mise en pratique, crée des merveilles grâce auxquelles notre monde ne s'effondre pas mais trouve, non sans des gâchis monstres, des chemins inédits de salut. Nous connaissons un certain nombre de grandes figures emblématiques du passé et du présent, artisans de cette œuvre toujours inachevée et initiateurs de mouvements toujours actuels : le bouddha Siddhârta en Inde, Confucius et Lao-Tseu en Chine, Socrate en Grèce, les prophètes bibliques et Jésus en Palestine, Al Hallaj en Iran et Ibn Arabi en Andalousie, Mohammed en Arabie, François d'Assise en Italie, les philosophes des Lumières en Europe, et également les dissidents de tous les temps qui ont résisté et résistent en tous lieux aux dictatures politiques et religieuses… Mais immensément nombreux sont aussi les humains qui, à travers les âges et aux quatre coins de la planète, ont fait et font toujours émerger des formes d'humanité inédites, aussi bien dans la banalité du vécu quotidien qu'à travers des choix et des investissements décisifs pour les sociétés.

Qu'est ce qui les inspire ?

La question demeure incontournable : où toutes ces personnes "inspirées" trouvent-elles l'inspiration ?

Les croyants juifs, chrétiens et musulmans postulent Dieu comme inspirateur des consciences, présence mystérieuse et indicible au cœur des êtres, infiniment respectueuse de leur liberté. Rien à voir avec une contrainte à laquelle on ne pourrait se soustraire. De tous les propos de croyants qui tendent à rendre compte de l'expérience commune d'ouverture, de dépassement, de justesse avec soi-même et avec autrui, d'audace et de courage à emprunter des chemins non balisés à ses risques et périls, ceux de Marcel Légaut me semblent les plus crédibles. L'exigence, sorte de voix intime, qui se murmure dans le silence ou s'impose parfois avec insistance et d'une manière récurrente, Légaut l'appelle "motion intérieure". A travers cette inspiration venant des profondeurs de son être et l'appelant à vivre en vérité sans tricher, il lit les traces en lui d'une "action qui n'est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il conclut qu'on peut appeler cette "action qui opère en soi l'action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s'y refusant – une représentation bien définie" (5). Sa démarche est un acte de foi qui ne se démontre pas.

Tout autre est celle des athées.

Pour eux, la capacité qu'ont les humains de vivre à un niveau éminent de profondeur, d'authenticité, de lucidité coûteuse, d'ouverture sans calcul à autrui, de don de soi-même, de pensée libre quelles qu'en soient les conséquences, cette capacité s'explique par leurs propres ressources humaines, ressources cachées et si souvent méconnues auxquelles tant d'hommes ont peine à croire tant elles sont peu exploitées. Inutile et même malsain de postuler une Source extérieure à soi qui de toute manière n'existe pas et n'est qu'invention humaine. Cette position comme la précédente est une démarche de foi qui ne s'impose pas.

La position des véritables agnostiques est de constater la réalité vécue de dépassement expérimentée par eux et autour d'eux sans être capables d'en rendre compte d'une manière affirmative comme dans les deux cas précédents.

Les bouddhistes qui ne font aucune référence à un Dieu dans leur démarche spirituelle, exigeante et féconde en humanité, mettent essentiellement l'accent sur ce qui permet à l'être humain de se comprendre et de cheminer vers l'éveil.

Que conclure de ces différentes approches ?

On l'a vu, ce qui unit fondamentalement les humains ne se joue pas au niveau de leurs convictions philosophiques ou religieuses, mais dans la manière dont les uns et les autres s'humanisent et contribuent ainsi à humaniser les sociétés dans lesquelles ils vivent. C'est sur ce terrain qu'ils se rencontrent vraiment, qu'ils communient, entretiennent leur vigilance pour demeurer éveillés et s'entraider à édifier des sociétés de justice et de fraternité. Leurs façons de nommer la source intime qui les anime ne sont pas secondaires mais secondes, car l'essentiel pour chaque humain est de répondre en vérité aux exigences intérieures qui le sollicitent. La nomination de l'expérience vient après, elle est relative, bien qu'infiniment respectable et sans doute nécessaire, car qui a le dernier mot sur le mystère humain ?

Au bout du compte, partis avec l'affirmation solennelle de Dieu par la bouche de son prophète : "Je vous changerai", nous constatons en notre monde sécularisé que cet appel au changement continue à retentir dans les consciences humaines et à y porter du fruit. Mais la référence à Dieu comme origine de cet appel ne s'impose plus pour nombre de nos contemporains. Doit-on s'en affliger ? On devrait plutôt se réjouir de tout ce qui germe ici et là d'humanité véritable et donne corps aux valeurs bibliques et évangéliques. Celles-ci, détachées de leur origine religieuse, demeurent des repères fondamentaux de notre culture occidentale (6). Plutôt donc de gémir que la religion fout le camp, il serait plus judicieux de mettre la main à la pâte avec tous les chercheurs de sens et les passionnés d'un monde plus vivable, plus fraternel et juste. Sans répéter à la lettre le message des prophètes de la Bible et même celui de Jésus qui vivaient dans une autre culture que la nôtre (la véritable fidélité n'est pas répétition mais recréation), nous serons en connivence avec eux en prêtant une oreille attentive aux appels qui montent de nos profondeurs et en y répondant avec le même engagement et le même don de nos existences.

Jacques Musset

(1) "Naissance de Dieu " Jean Bottéro (La Bible et l'historien), Folio 1992 (retour)
(2) "La fin d'une foi tranquille : Bible et changements de civilisations" Francis Dumortier (Editions ouvrières) 1977 (retour)
(3) Lire le dernier et passionnant livre de Gérard Bessière : "L'arborescence infinie : Jésus entre présent et avenir" (Editions Diabase), pages 135 à 208 (retour)
(4) André Comte-Sponville : "L'esprit de l'athéisme" (Albin Michel) ; Charles Juliet : "Ce long périple" (Bayard) (retour)
(5) Marcel Légaut : "Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie" (Cerf) (retour)
(6) Frédéric Lenoir : "Le Christ philosophe" (Albin Michel) (retour)
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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 12:59
Philippe Ronsse Un pas de côté qui coûte, libère et rapproche
Philippe Ronsse
LPC n° 29 / 2015

Dès l'origine, je me suis senti profondément légaliste, partisan de l'ordre et du respect des choses admises. Sortir des rangs ne me serait jamais venu à l'idée même si, jeune, j'y manifestais pourtant une indiscipline notoire. Rebelle, je l'ai certes été mais jamais au point de me séparer de ma famille, ni de mon milieu, ni de mes coreligionnaires. Vivre dans un cadre établi était naturellement rassurant, ne serait-ce que du point de vue matériel. Plus tard, j'ai entrevu en outre l'énorme besoin affectif que l'appartenance au groupe me permettait de satisfaire : rester parmi les miens, fût-ce en grognant sur leurs détestables habitudes, n'était-ce pas me donner davantage de chances d'être aimé, voire de recevoir et conserver mon identité propre…?

Quand je regarde autour de moi, je me dis que nous devons sans doute être nombreux à être mus par de tels sentiments. Ce n'est pas anormal. C'est le contraire qui le serait plutôt, tant il est vrai que tout nous relie les uns aux autres. Mon nombril, trace physique indélébile, me rappelle chaque jour que je ne me suis pas fait tout seul !

Mais, dans le même temps, je ne peux me satisfaire de cette dépendance originelle. Quelque chose me dit que je suis unique, pas irremplaçable, mais unique au sens où je suis le seul à pouvoir utiliser ma conscience en vue de décider du sens à donner à ma vie et à affronter ce qui en découle. Ainsi, en dépit même de ce qui me permet d'exister, suis-je appelé à me construire décisivement seul.

Or, c'est de cette dualité que naissent précisément des conflits qu'il s'agit, tôt ou tard, d'arbitrer.

Je me suis laissé surprendre sur l'autre versant de ma vie, dans le domaine où je me croyais le moins vulnérable, celui de ma foi. Ayant non seulement grandi au sein d'une famille mixte, où cohabitaient athéisme et catholicisme, mais encore étant moi-même tombé amoureux d'une jeune athée, je m'étais forgé une foi que je croyais suffisamment forte pour faire contrepoids. Et cela a en effet assez bien marché des années durant, individuellement et ensuite en couple. Au fil du temps, nous nous sommes inscrits dans des mouvements d'Église pour finir par y exercer certaines responsabilités. La période fut exaltante, épanouissante même, vécue dans la sincérité et l'exigence d'une adéquation aussi étroite que possible entre notre appartenance à l'Église, notre discours et nos actes. Aujourd'hui nous en goûtons d'ailleurs encore d'indéniables fruits.

Inévitablement cependant, lorsque l'engagement survient, se pose la question du sens que l'on désire y mettre. Or, la réponse ne jaillit pas toujours claire du premier coup. Elle est le plus souvent le fruit d'une lente maturation qui suit son cours bien au-delà du premier "oui". Les données initiales suffisent sans aucun doute à en cautionner l'honnêteté, mais d'autres s'y ajoutent dans le cours du vécu qui peuvent changer fondamentalement la donne. Et là… là, en effet, je me suis petit à petit confronté au sens des mots, comme au contenu des symboles. Quelle réalité recouvraient-ils ? Quelle était leur histoire ? Quel était leur réel degré d'insertion dans le monde ? Comment se comportaient-ils face aux connaissances acquises ? Ce ne fut pas un choc brutal mais une lente, très lente, désagrégation de mes certitudes s'en est suivie, faite de nombreux allers et retours, ces derniers se faisant finalement de moins en moins fréquents et convaincants.

Ce fut ma période marécageuse, celle où les chemins s'évanouissent, comme ils le font en Fagnes, celle où les compagnons de route s'éloignent, comme happés par un brouillard montant. Physiquement, je me rendais présent mais en esprit se manifestait une distance grandissante. Ainsi, les prières récitées en commun rendaient-elles un son de plus en plus faux, à la limite du supportable. J'avais de moins en moins l'impression de m'y inscrire. Mon voisin disait avec conviction "Je crois en Dieu le Père tout-puissant…" alors que j'étais devenu incapable de prononcer ces mêmes mots. Or, j'étais tendu de tout mon être vers cette seule chose : surtout échapper à l'hypocrisie, au nom de tout ce qui nous a si intimement liés jusque-là… Peine perdue ! Comment ne pas choquer celui pour qui ces mots touchaient au sacré ? C'était l'impasse ! Ma famille elle-même m'était devenue étrangère, au grand dam de mon aspiration de toujours.

L'impression de solitude qui en résulta fut réellement oppressante, lancinante et difficile à combattre, perdu que j'étais et non animé d'une audace suffisante pour communiquer mon tourment à ceux pour qui j'étais encore - malgré moi, malgré tout - un des leurs !

Il n'y avait pas trente- six solutions. Il fallait que j'aille à la rencontre de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, faisaient ou avaient fait face au même questionnement ! Je me suis alors mis à dévorer des Louis ÉVELY, Jean KAMP (1), Hans KÜNG, Eugen DREWERMANN et bien d'autres… Ils furent parmi les premiers révélateurs d'une communauté soucieuse d'affronter la réalité sans perdre les racines de son espérance. Simultanément, je m'insérai dans un groupe de parole où l'écoute des autres me permit de m'affronter moi-même, jusqu'à parvenir à me libérer enfin du poids engendré par le conflit intérieur. J'en suis là fort heureusement, aujourd'hui, au point que, loin de m'être éloigné de ceux de qui je partageais jadis aveuglément la foi, je m'en suis résolument rapproché. Il m'importe maintenant bien plus d'aimer les hommes dans leurs tentatives de réponses au mystère qui les habite - si maladroites fusent-elles et elles le sont nécessairement - que dans les réponses elles-mêmes.

Mon histoire n'a bien sûr rien d'exceptionnel. De nombreux témoignages en attestent. LPC nous en livre à foison. Au surplus, elle n'est pas particulière à la chrétienté ! L'Islam compte évidemment aussi ses adeptes agités par le doute. Des fidèles instruits – c'est important – y prononcent aussi les même mots que leurs voisins, la peur au ventre d'être rejetés, voire bien davantage, s'ils osaient se dire différents et sensibles aux faits que leur révèlent l'histoire, la psychologie, la science…

Combien sommes-nous sur terre à souffrir bêtement de la solitude autoproduite par notre incapacité à faire tout seul et librement un pas de côté lorsque notre conscience nous y invite ? Et si la question ne concernait pas seulement notre conscience individuelle mais peut-être même l'avenir de la fraternité humaine, en contribuant ainsi à briser les cloisons de nos dogmes respectifs ?

Deux aspects d'égale importance qui ne devraient laisser personne indifférent…

Philippe Ronsse

(1) "Credo sans foi, foi sans credo" – Aubier Montaigne - 1974 (retour)
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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 17:47
Jacques MussetRéaliser le projet de Dieu ou prendre en main sa vie d'homme ?
Jacques Musset
LPC n° 26 / 2014

Extrait du livre : "Etre chrétien dans la modernité, se réapproprier l’héritage pour qu’il soit crédible" (1)

Le projet de Dieu, un thème encore actuel

Dieu a-t-il un dessein, un projet et même plus précisément un plan sur le monde et sur chacun des humains ? On me l'a enseigné et on l'enseigne toujours.

Concernant le monde, Dieu, nous dit-on, souhaite la justice, la paix, l'amour entre les hommes. Et son plus grand rêve, si l'on peut parler ainsi, est que tous les hommes sauvés par son Fils Jésus-Christ soient rassemblés dans la grande famille des enfants de Dieu qu'est l'Église catholique et vivent comme des frères, sous la houlette du pape et des évêques.

Concernant chaque individu, Dieu, ajoute-t-on, a un projet spécial pour lui, ce qu'on appelle la "vocation". La grande affaire de son existence, c'est de réaliser cette vocation. Dès lors, il convient de la découvrir peu à peu en étant à l'écoute du Saint Esprit et en se laissant guider par son directeur spirituel.

Dans les deux cas, les destins sont comme écrits d'avance et il n'y a plus qu'à les mettre en œuvre, librement bien entendu, intelligemment sûrement, mais la route est tracée, la direction indiquée, le but défini sans qu'on en ait au point de départ une pleine conscience.

L'image d'un Dieu manipulateur

Comment, en parlant ainsi, ne pas donner l'impression d'une manipulation divine, qui aurait d'avance écrit l'histoire du monde et de chaque personne ? Qui peut accepter une telle représentation de Dieu qui, sous prétexte qu'il veut le bien des hommes, leur impose ce qui est censé être pour eux la bonne voie d'accomplissement personnelle et collective ? Qui ne rapprocherait le comportement de ce Dieu avec celui de parents qui prétendent savoir mieux que leurs enfants quel genre de vie leur convient et font pression sur eux pour qu'ils empruntent ce chemin ? Combien de vies de jeunes ont été gâchées ou mal orientées par des prêtres ou des éducateurs qui les ont persuadés que Dieu les appelait "au plus haut service" : la prêtrise et la vie religieuse ? Combien de ceux qui ont accepté de s'engager dans cette voie et qui ont traversé par la suite des périodes de doute, y sont demeurés sans s'épanouir, ne s'autorisant pas à partir, à cause d'un sentiment de culpabilité ? Parler de projet de Dieu sur le monde et les individus est un mensonge pur et simple, qui sert inconsciemment les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir religieux. Ceux-là, soi-disant dépositaires de la volonté de Dieu, en profitent consciemment ou inconsciemment pour imposer leur propre volonté.

D'où vient l'idée d'un projet de Dieu ?

Non, Dieu n'a pas de projet sur le monde ni sur les individus. Bien malin qui pourrait prétendre le contraire, dans la mesure où personne n'a jamais vu ni entendu Dieu. Ce qu'on dit être projet de Dieu sur le monde est en réalité une invention de croyants qui ont attribué à Dieu ce qui leur semblait, d'après leur expérience à un moment donné, le meilleur pour vivre humainement en société. Et de là, on en a fait sa volonté, un message sacralisé, venu du ciel, valable pour tous les temps, pour tous les peuples, pour toutes les cultures, pour tous les individus. Le thème du royaume de Dieu qui court à travers la Bible et est au cœur même de la prédication et de la pratique de Jésus est né de cette manière. Aujourd'hui, dans certains milieux chrétiens, ne dit-on pas toujours d'une réalisation sociale, inspirée par l'amour du prochain ou le souci du vrai, qu'elle est l'accomplissement d'un projet de Dieu ? En témoigne le langage sur les œuvres des fondateurs d'Ordres ou de personnes charismatiques comme l'abbé Pierre, Mère Térèsa, Sœur Emmanuelle, le Père Wresinsky ?

De même, ce qu'on a appelé "projet de Dieu" sur chaque individu est une projection en Dieu du chemin accompli par des humains qui se sont efforcés de vivre vrai et qui rayonnaient de leur qualité d'existence. Ces derniers paraissaient avoir répondu à un destin auquel Dieu les avait préparés secrètement. Le thème de l'élection des grands hommes qu'on trouve dans la Bible est le résultat d'une relecture de leur existence. Si ces gens ont marqué leur peuple, c'est, a-t-on pensé, qu'ils étaient prédestinés par Dieu à remplir ce destin. C'est le même langage qu'on emploie couramment pour parler des saints officiels. Ceux-ci, dit-on, ont réalisé parfaitement dans une fidélité sans faille - on gomme volontiers les détours- la vocation à laquelle Dieu les destinait.

Dieu est sans plan ni projet sur le monde et sur les humains

Cette manière de parler n'est plus acceptable, en raison de la représentation qu'on a aujourd'hui de Dieu et de l'homme. Dieu n'est pas le grand manageur du monde et de l'histoire qui aurait un plan défini pour que les sociétés tournent rond, évitent les impasses, se développent avec harmonie. Dieu n'a pas non plus d'idée préconçue sur les personnes qui adviennent à la vie ; leur existence résulte du choix de leurs géniteurs et leur avenir est à construire par elles d'une manière inédite et imprévue par avance. Si la réalité qu'on nomme Dieu existe, elle est au plus intime des humains, à la manière d'une présence inspirante. Elle suit le cours de l'itinéraire de chacun, elle l'accompagne sans peser sur sa liberté, elle est d'un infini respect pour lui, elle est une voix ténue, quasi imperceptible. Elle ne se devine qu'à travers les expériences humaines de dépassement qui, du fait de leur qualité, suscitent étonnement et questionnement.

Mais s'Il est à l'œuvre, comment le dire ?

Comment dès lors parler de l'action de Dieu à l'intime des êtres dans le respect de leur entière autonomie ? D'abord en faisant une croix définitive sur le langage encore usité de dessein, de projet et de plan de Dieu. Curieuse conception qui, pour honorer Dieu, lui donne tout et dépossède totalement l'homme, le réduisant à n'être que l'exécutant d'une volonté extrinsèque. "Dieu, dit Péguy, préfère le bel agenouillement d'un homme libre aux prosternements d'esclaves".

On objectera que c'est l'un des langages de la Bible et des évangiles. Dieu mène le monde, les peuples et les événements selon sa volonté. Jésus accomplit le dessein éternel de Dieu. Il vient du ciel avec un programme en poche déjà annoncé dans les Écritures juives. Il est lié par une mission définie d'avance par Dieu pour le salut du monde. La passion et la croix et leur valeur rédemptrice sont prévues depuis toujours. L'objection ne tient pas car la Bible et les Évangiles ont été écrits dans des cultures tout à fait différentes de la nôtre et avec des représentations de Dieu et de l'homme qui n'ont plus cours aujourd'hui. D'où la nécessité de faire l'exégèse des textes bibliques et évangéliques. Les évangiles sont une relecture croyante de l'événement Jésus, imprégnée de la mentalité juive du temps et rédigés à l'aide de moyens littéraires empruntés pour une grande part à l'Ancien Testament.

En réalité, ces textes bien interprétés affirment haut et fort que l'histoire individuelle et collective des humains est entièrement entre leurs mains. On remarque en effet que l'histoire d'Israël n'a pas été un long fleuve tranquille dirigé par une main invisible, mais un mouvement malaisé où se croisent et se suivent, au gré des événements, des luttes intestines, des égarements, des injustices, mais aussi des initiatives prometteuses, des redressements, des résurrections, des approfondissements. De même l'aventure de Jésus n'a pas obéi à un programme imposé de l'extérieur. Le nazaréen s'est levé, répondant à de fortes exigences intérieures qui l'appelaient à prendre la route et à proclamer en paroles et en actes l'avènement d'un monde nouveau basé sur la passion du vrai et l'amour du prochain. Il s'est heurté à de farouches oppositions de la part de la "nomenklatura" religieuse installée dans ses prérogatives et ses habitudes. Il a cherché son chemin lorsque les foules se sont clairsemées. Il a découvert grâce à des rencontres une dimension nouvelle de sa mission. Il a accepté et vécu sa mort comme la conséquence de ses choix.

Le disciple n'est pas au-dessus de son maître. Il n'est pas dispensé d'inventer sa route à ses risques et périls car il partage la condition commune à tous les humains, selon laquelle chacun a à prendre en charge sa propre existence. Cependant il lit dans la trame des itinéraires humains une mystérieuse présence. Il ne s'agit plus d'un Dieu qui prend les affaires en main, les planifie, et fait connaître son projet par un envoyé céleste. Il s'agit d'un Dieu-compagnon, infiniment silencieux non par désintérêt mais pour ne pas encombrer. Il se tient au cœur et au creux des êtres qui éveillent et réveillent le monde mais aussi de ceux qui s'affrontent à mille chamboulements, angoisses, inquiétudes, péripéties, incertitudes, ratés, désespérance. Il ne fait rien d'autre que d'être là comme un ami fidèle, dont la seule présence est un encouragement, un motif d'espérer, de regarder la vie autrement, de reprendre foi en soi et en autrui.

L'humaine condition à partager et l'histoire à inventer avec tous les hommes

Rien dans la vie des chrétiens ne les distingue des autres hommes : ils ne sont ni épargnés par l'épreuve ni plus intelligents pour faire face aux situations. Ils professent seulement - sans pouvoir le démontrer - que dans le plus humain de l'humain dont ils sont auteurs, bénéficiaires ou témoins, se trouve une source invisible de ce qui constitue l'homme lorsqu'il est vraiment humain, à travers l'art, le souci exigeant du vrai, l'attention à autrui et spécialement à l'homme démuni et blessé.

Sans faire bande à part, ils participent avec leurs contemporains, agnostiques, athées ou se réclamant d'autres voies religieuses, à écrire l'histoire, inspirés ensemble par des valeurs communes qui leur paraissent les plus humanisantes et qui ne sont la propriété ni le monopole d'aucune tradition spirituelle, car elles appartiennent à l'essence de l'homme. C'est ce qui fait sa grandeur et sa responsabilité. Il n'existe donc pas de plan divin qui serait la matrice d'une histoire idéale. L'histoire concrète des hommes s'élabore au fil des siècles, avec ses grandes heures qui font honneur à l'espèce humaine mais aussi avec ses heures noires, ses horreurs, ses stagnations, ses régressions. Rien n'est joué dans l'aventure humaine, elle va cahin-caha en charriant le meilleur et le pire, le pire étant souvent le plus apparent, tandis que le meilleur se tient dans la discrétion et l'anonymat. Mais c'est ce dernier qui, en dépit des déroutes et des impasses, ouvre des avenirs possibles. Sans lui, le monde s'écroulerait et tournerait à la faillite totale. Au plus fort des tourmentes et des nuits - et on le constate à travers les siècles -, se lèvent des individus et des groupes qui tracent des sentiers de salut, allument des lumières servant de repères, font éclater les systèmes clos et répressifs, réveillent l'espérance et le courage.

Devenir humain est ainsi pour chaque nouveau-né, chrétien ou non, une aventure à inventer qui n'est écrite nulle part. Elle se crée par apprentissages, par tâtonnements, par la prise de risques et notamment celui de la liberté qui fait frôler les précipices et donne le vertige, par l'épreuve du doute et de l'incertitude, par l'expérience des erreurs et des fautes dont on tire des enseignements, par le consentement à la réalité incontournable, par l'acceptation de sa solitude fondamentale. Chaque périple humain est un itinéraire inédit, improbable, mais jamais bouclé tant qu'on est vivant. Chacun doit l'assumer et se l'approprier à sa manière originale et singulière, sans imiter qui que ce soit. Inutile de chercher à lire, dans les boules de cristal ou dans les lignes de ses mains, ce qu'on doit être et faire. Ce faisant, on régresse en se mettant dans une attitude de dépendance passive. Il en est de même des croyants qui supplient Dieu sans cesse de leur dire franchement le chemin à suivre. Ils attendront longtemps une réponse, à moins qu'ils ne se parlent à eux-mêmes dans le fond de leur être.

Conclusion

Professer la présence de Dieu dans les histoires humaines sans attenter en quelque façon à leur autonomie et à leur responsabilité dans l'invention de l'aventure humaine est de l'ordre de la foi. Il n'y a pas de démonstration en la matière. C'est l'étonnement et le questionnement de l'homme devant ce que devient sa vie lorsqu'elle s'effectue dans la recherche du vrai et de l'attention à autrui qui, sans y être aucunement contraint, peuvent le conduire à évoquer en lui "une action qui est de lui, qui ne peut pas être sans lui, mais qui n'est pas totalement de lui", comme le dit si justement Marcel Légaut. Cette expérience de "transcendance" intérieure, bien des êtres la font. Les uns en restent à la constatation de cette mystérieuse "transcendance". Les autres avancent le nom de Dieu, sans pouvoir en aucune façon dire quoi que ce soit sur cette réalité intime. La différence entre eux est de l'ordre de la nomination.

Jacques Musset

(1) On peut commander le livre directement à l'auteur (14€ +port), 12, rue du Ballon, 44 680 Ste-Pazanne France Tél. : 00 33 (0)9 60 15 07 15 E-mail : jma.musset@orange.fr Il peut aussi être commandé directement aux Editions Golias par internet : www.golias.fr (retour)
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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 17:26
Christiane Janssens-Van den MeersschautEuaggelion ! Bonne Nouvelle !
Christiane Janssens-Van den Meersschaut
LPC n° 26 / 2014

Euaggelion ! Bonne Nouvelle !

C’est le cri de joie, racontent certains historiens, qu’entendait le guetteur grec du haut de l’enceinte protégeant sa ville. A l’époque, une stratégie consistait à sortir des murs pour aller au-devant de l’ennemi afin d’épargner la ville et ses habitants. Le combat se faisait alors à l’extérieur et les perdants du combat s’en retournaient chez eux, sans avoir mis la cité à feu et à sang.

Nous pouvons aisément nous imaginer la joie du messager chargé de courir annoncer la victoire au peuple qui attendait, avec angoisse et la peur au ventre, l’issue de la bataille.

Euaggelion ! Euaggelion ! criait-il. Avec la même joie, le guetteur se tournant vers l’intérieur criait à son tour : Euaggelion ! Euaggelion! Euaggelion! Et les gens massés au pied de l’enceinte couraient à toute vitesse vers les maisons les plus reculées pour répercuter ce cri de joie ; Euaggelion ! Bonne nouvelle ! C’était une nouvelle qui mettait le cœur en joie parce qu’elle était promesse de vie. Ah ! Qu’elle est bonne cette nouvelle-là !

C’est le terme " Euaggelion", que vont choisir les amis de Jésus pour titre de leurs écrits. Il faut croire que leur rencontre avec Jésus, l’écoute de son message, l’observation de ses actes fut pour eux la promesse joyeuse d’une possibilité de vie toute autre. C’est pour cela qu’à leur tour, ils veulent annoncer comme une bonne nouvelle le Royaume que Jésus avait inauguré, en prenant pour ce faire des distances indéniables avec le Temple et les docteurs de la Loi. Un Royaume selon le Dieu d’Amour auquel Jésus croyait. Dans ce Royaume il n’y a pas de place pour des clivages entre purs et impurs, les femmes sont respectées, juifs et non juifs peuvent se côtoyer, malades et pécheurs sont toujours accueillis…. Un Royaume où l’esprit d’amour prend le pas sur les rites et le formalisme, où le partage, la justice et la compassion sont les valeurs essentielles. La vie de Jésus avait montré que c’était possible et cela était apparu comme une bonne nouvelle, une promesse de vie harmonieuse et possible pour tous les hommes de bonne volonté quelles que soient leurs origines.

C’est, cette vie nouvelle qu’ils ont voulu transmettre à leurs disciples. Cependant, voulant convaincre leur entourage de rejoindre leur communauté et d’y rester, ils n’ont évidemment pas hésité à amplifier les évènements, à les enjoliver, à y ajouter des couplets selon leur propre ressenti et leur vécu. Ne faisons-nous pas de même lorsqu’il s’agit de raconter à d’autres les évènements de la vie de ceux que nous aimons ?

Depuis notre plus tendre enfance, lors d’une lecture de l’évangile, nous entendons "Bonne Nouvelle de Jésus-Christ". Recevons-nous vraiment ces textes comme une bonne nouvelle ? Cette "Bonne Nouvelle de Jésus-Christ" nous met-elle vraiment le cœur en joie ? Ressentons-nous la joie intense de ces villageois grecs auxquels un messager venait annoncer la bonne nouvelle d’une promesse de vie ? Certains d’entre nous répondrons : sans doute, certainement, oui parfois…, mais il faut bien constater qu’un grand nombre de visages restent moroses après la lecture de l’évangile lors des assemblées dominicales ou d’autres rassemblements chrétiens. Peu de visages irradient de joie !

L’enseignement religieux qu’a reçu la plupart des gens de ma génération était transmis comme une suite de préceptes, de dogmes, d’obligations, de sacrifices, … Une religion rituelle nous était imposée plutôt qu’un chemin de vie et de conversion de cœur. Ce n’était pas ressenti comme une bonne nouvelle mettant le cœur en joie mais, pour beaucoup d’entre nous, comme un carcan culpabilisant et infantilisant!

Les évangiles ont été écrits voilà près de 2000 ans pour des communautés bien précises, par des écrivains monothéistes résidant au milieu de peuples polythéistes vivant de récits mythologiques, merveilleux, miraculeux qui influenceront très fortement leur style d’écriture. De plus, ces auteurs ne pouvaient concevoir un monde sans dieux et leur dieu devait être plus fort, plus puissant que ceux des autres. Ce devait être le Seul Vrai Dieu.

Ces textes nous ont été présentés selon une lecture littérale et fondamentaliste. Il était surtout important pour les prêtres, religieuses et enseignants, dont je ne conteste pas la sincérité, de nous montrer la "Toute- Puissance de Dieu" à travers Jésus, dont il nous fallait partager les souffrances, le rejet dont il fut victime, sa passion et sa mort ignominieuse. Et tout ça, nous disait-on, par la volonté d’un Dieu "dit d’Amour", pour sauver les hommes du péché originel ! Péché originel issu d’un récit mythique comme nous le savons très bien aujourd’hui. Cette construction théologique d’un Jésus venu sur terre et devant mourir sur la croix pour sauver l’homme du péché originel ne tient plus la route ! Le message transmis par l’Eglise était et est encore bien trop souvent morbide, empreint de dolorisme plutôt que de Bonne Nouvelle. En devenant adulte dans la foi, cela ne peut que nous désenchanter !

Nous annoncer une bonne nouvelle aurait été, non pas, de gonfler à l’excès la toute- puissance de Dieu et de Jésus, mais bien de nous montrer par une lecture symbolique qu’à notre tour, pour que vive le royaume prôné par Jésus, nous pourrions nous aussi multiplier les pains, apaiser les tempêtes, repêcher ceux qui se noient, relever ceux qui n’ont plus le goût de vivre… Nous montrer un Jésus révélant aux hommes que, comme lui, ils sont capables de construire un monde meilleur.

Une foi adulte ne peut plus accepter la toute- puissance d’un Dieu d’Amour qui serait interventionniste. L’enfance battue, les femmes violées, la famine, la guerre…. nous savons bien que c’est l’œuvre de l’homme et "la toute- puissance de Dieu" n’y change rien. Il n’est pas un marionnettiste qui tire les ficelles. De nombreuses biographies ou témoignages de victimes de la cruauté des hommes, nous parlent de leurs prières désespérées et pleines de confiance adressées à ce Dieu d’Amour qui cependant n’est jamais intervenu. Comment pouvons-nous défier un Dieu d’Amour en le priant de choisir de sauver l’un de ses enfants (moi), alors que des milliers d’autres vivent les mêmes souffrances ? Et peut-on croire à l’Amour d’un "Père Idéal", le Dieu dont nous parle Jésus, qui choisirait de sauver l’un de ses enfants en abandonnant les autres à leur triste sort ?

Nous annoncer une bonne nouvelle aurait été, non pas, de commémorer sans cesse les souffrances et la mort de Jésus, mais bien de fêter tous ses actes et ses paroles qui étaient des actes de promesse de vie. La promesse d’un monde plus humain, d’un jour qui sera, si nous y adhérons, si nous y croyons ! Lorsque nous pensons aux défunts aimés de notre famille, nous aimons garder dans le cœur les moments heureux vécus ensemble plutôt que leur agonie et leurs souffrances. Nous exposons chez nous, non pas une photo d’eux sur leur lit de mort, mais bien un portrait les montrant souriants et pleins de vie. Pourquoi ne pas en faire autant avec Jésus ?

Pour retrouver un goût de joie à la lecture de ces textes, il nous faut aujourd’hui absolument les relire à la lumière des acquis de l’exégèse contemporaine, des découvertes scientifiques, cosmologiques, archéologiques, linguistiques.

Pour retrouver un goût de joie à la lecture de ces textes, il est nécessaire d’utiliser notre raison et de quitter cette foi enfantine où nous aimions que Jésus nous soit présenté comme Le Grand Superman qui peut tout faire, même marcher sur l’eau! Si cette puissance est sans doute rassurante pour un enfant, est-ce pour autant une bonne nouvelle ? Une promesse de vie ? A quoi cela sert-il à l’homme aujourd’hui, que Jésus ait marché sur l’eau, il y a des milliers d’années ? Cela a- t-il amélioré notre vie? Cela a-t-il rendu le monde meilleur ? Est-ce que nous pouvons marcher sur l’eau ? Toute lecture littérale reste d’une affligeante pauvreté spirituelle ! Pourquoi Jésus aurait-il fait des choses que nous ne pouvons pas faire, alors qu’il nous demande de suivre son exemple, pour continuer à notre tour le développement du Royaume ?

Si nous relisons ce texte avec d’autres chercheurs de sens, mais cette fois de façon symbolique, nous pourrons y découvrir que, d’une rive à l’autre de notre vie, celle de la naissance à celle de la mort, nous risquerons sans doute bien des fois la noyade, submergés par des événements mortifères ; maladie , deuil, chômage, divorce, violence, guerre, famine, … ; mais que, dans cette nouvelle vie inaugurée par Jésus, nous pouvons appeler au secours, tendre la main et que nous y trouverons des oreilles qui entendent, des yeux qui voient, des mains venir vers nous pour prendre la nôtre et nous relever.

Savoir que, tour à tour, si nous pouvons être celui qui appelle au secours, nous pouvons aussi être celui qui a des oreilles, des yeux, des mains ouvertes à l’autre, le relevant, lui apportant aide et réconfort. C’est cela vivre le royaume. Savoir que c’est possible, en faire de fugitives expériences, cela met le cœur en joie. C’est une très bonne nouvelle, une promesse de vie, une possibilité de résurrection, une avancée du Royaume inauguré par Jésus. A nous de jouer….même si c’est difficile !

Lorsque nous demandions à nos enseignants, une explication sur un passage de la Bible que nous ne comprenions pas, combien de fois avons-nous entendu la réponse : C’est un mystère, à votre mort vous comprendrez ! N’est-on pas là hors du sens de l’évangile, de la bonne nouvelle ? Ne vivons plus dans l’obscurité et si certains récits de l’évangile n’ont plus de saveur pour nous, prenons la peine de les redécouvrir en les décodant avec d’autres. Ils deviendront une parole qui nous relève, qui nous pousse à vivre à la façon de Jésus, à travailler à plus d’humanité dans le monde, construisant ainsi le Royaume dont il nous parle. Quelle joie alors de pouvoir retirer d’un texte quelque chose de concret pour notre vie, ici et maintenant !

Osez croire à ce Royaume, c’est l’enchantement de l’Evangile. C’est la Bonne nouvelle !

José Reding dans son livre "Lueurs d’aurores. Quelques clés pour que chantent en nos cœurs les Ecritures" (Feuilles Familiales 1999) nous propose une méthode de lecture d’interprétation, que j’ai expérimentée avec bonheur lors de diverses formations, et que je voudrais vous partager en le citant librement.

Il s’agit d’une méthode en trois temps :

La première étape : l’étape de la "corbeille". Elle donne à chaque participant le droit d’oser refuser, d’oser renvoyer, parfois avec violence, des expressions ou même des récits. Etape respectueuse. Etape qui veut entendre l’écho premier que fait une parole en nous. Si l’écho nous blesse, notons les sur notre feuille, exprimons notre rejet. Ne travaillons jamais sur une Bible reliée. Le parfum d’un livre vénérable en impose tandis que le "sans odeur" d’une feuille photocopiée permet l’exercice de la poubelle. Une étape qui vise à prendre soin de la parole propre de chacun.

La deuxième étape : l’étape de l’étude austère. L’étape de l’attention au texte. Une découverte de sens qui ne se fait qu’en faisant place au sens que découvre l’autre, les autres. Une écoute attentive des mots, un recours aux méthodes historiques ou littéraires. Une étape qui peut être inspirée par la très ancienne lecture juive porteuse des reflets contraires ou contradictoires du texte ou par des approches nouvelles, notamment sociologiques et psychanalytiques. C’est le temps de l’appel aux exégètes contemporains. Un moment où les cœurs et les esprits se préparent à des surprises. Où la parole se brise en divers sens et sort des enfermements. C’est le temps de l’écoute de divers "autres" : l’autre dans le texte, l’autre dans le temps, l’autre différent de moi.

La troisième étape : l’étape de l’arrangement nouveau sur l’étagère. Chacun est invité, au vu, ou à l’insu des autres membres du groupe, à disposer en bouquet les significations nouvelles qu’il a entrevues. A les disposer à partir de l’impression d’insurrection printanière qu’il a pu connaître. L’impression de commencement joyeux. La règle suivie ici est simple. Nous sommes "hors Evangile" si nous ne vivons pas un événement qui a saveur de joie, de bonheur [eu] et de neuf [aggelion]. A ce moment de la démarche, certains participants commencent ce troisième temps en "faisant les corbeilles", retournant chercher, qui un verset, qui une expression, qu’au départ il avait rejeté.

Cette méthode nous éloignera sans nul doute des "vérités" religieuses et des dogmes, nous éclairera sur nos possibilités et celle des autres, nous apportera le bonheur de chercher du sens avec d’autres pour éclairer nos vies.

Christiane Janssens-Van den Meersschaut

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 16:56
Christian Biseau Pyramide des âges. "Réflexions sur la transmission".
Christian Biseau
LPC n° 24 / 2013

Quelques constats.....

Un groupe de chrétiens 'en marge', constitué, comme bien d'autres, dans les années 70.... : réflexion, partage d'engagements sociaux, syndicaux, politiques, liturgies plus ou moins sauvages...une sorte de communauté de base, l'ambition de faire exister une autre forme d'Eglise.

Le groupe existe toujours, il est fait d'une grande confiance entre les membres, d'une vraie liberté de parole, d'un partage qui nourrit chacun.

Mais... les participants ont maintenant 40 ans de plus, ils sont en retraite (en pension, dit-on, je crois, en Belgique), grands-parents pour la plupart. Le groupe ne s'est guère renouvelé, et l'on voit de moins en moins comment des 'jeunes' pourraient s'y adjoindre. Et cela, malgré un désir sincère de renouvellement et rajeunissement. Et malgré un grand attachement à la qualité de ce qui se vit dans le groupe. Quel avenir ???

Autre exemple : conférence d'un théologien de renom. Un homme d'une immense culture, d'une intelligence pleine de finesse et d'humour...de ces personnes qui, lorsqu'on les quitte, vous donnent l'impression d'être devenus plus intelligents, d'avoir mieux compris certaines des mutations qui travaillent notre société en profondeur, d'avoir retrouvé le goût d'interroger sans tabou notre héritage chrétien et la façon dont, à travers les âges et les cultures, il s'est exprimé.

Conférence passionnante. Et pourtant, quand on regardait la salle, peu fournie, le cœur ne pouvait que se serrer au spectacle de ces têtes presque toutes blanches.

Sans doute, chacun pourrait relater bien des exemples semblables.

Pas de relève à l'horizon...

Qui n'a été témoin de regrets, souvent poignants, sur 'la relève' qui ne vient jamais... mélange de découragement un brin désabusé, et de reproches sous-entendus (Mais pourquoi les plus jeunes ne se bougent-ils pas ??? Qu'attendent-ils pour mettre leurs pas dans les nôtres ???).

C'est une banalité de noter que les jeunes empruntent d'autres chemins que leurs aînés.

Ils ne sont généralement pas hostiles aux préoccupations 'religieuses' de ceux-ci. Il arrive même qu'ils expriment une curiosité bienveillante ("C'est quoi, l'Ascension, ou la Pentecôte ? "). Pas hostiles, mais étrangers.

Telle cette jeune fille ouverte, intelligente, contemplant la magnifique mosaïque d'une église italienne. Mosaïque racontant la Genèse. Et elle, admirative, mais interrogative, totalement incapable de dire de quoi il s'agissait.

De tels exemples n'existent-ils pas autour de nous, au sein de nos propres familles ?

Des exemples montrant combien ces jeunes sont tranquillement étrangers au 'monde de la religion'.

Sans aucun doute, beaucoup de souffrance dans ces constatations...

Ce constat n'est pas une nouveauté; bien des études y ont été consacrées. Mais il pose question.

D'abord parce que, derrière ce constat, se cache souvent une grande souffrance.

Souffrance faite d'incompréhension : comment se fait-il qu'un tel abîme nous sépare de ces jeunes qui mettent allègrement la réincarnation sur le même pied que la résurrection...etc...etc....

Et pourtant, ce sont nos enfants, à nous qui avons reçu une éducation chrétienne, voire une formation théologique, qui avons été émerveillés par le Concile, qui avons participé à tant de groupes, de remises en question, de recherches.

Souffrance faite aussi de culpabilité : c'est vrai, nous n'avons pas transmis. Nous n'avons pas su, ou pas pu. Et il y a une grande douleur à constater que ce que nous n'avons pas transmis, c'est justement ce qui est le plus important pour nous, ce quelque chose où plonge le meilleur de nos racines, et qui nous fait vivre. Constat de faillite, immense.

Et ne nous arrive-t-il pas d'entendre ce reproche, terrible, même quand il est formulé aimablement : "Vous voyez bien que ce qui vous préoccupe n'est pas si important que ça, puisque vous n'avez pas jugé utile de nous mettre dans la confidence... "

On se doute bien que la souffrance n'est pas absente non plus des jeunes générations, même quand les apparences semblent faites d'insouciance : pas si facile de naviguer hors-piste, comme suspendu dans le vide.

Impossible transmission ?....

C'est vrai, nous n'avons pas transmis. Et il est bien possible que nous ayons manqué d'audace inventive, ou tout simplement de courage pour ramer à contre-courant de l'air du temps.

Mais quand nous regardons nos enfants, nous savons qu'il ne peut être question d'aucune espèce de retour en arrière, cela n'a pas de sens pour eux. L'héritage chrétien qui nous a fait vivre n'a plus de consistance pour nombre d'entre eux. C'est ainsi.

Mais......

Mais n'en est-il pas de même pour nous ? Notre chemin ne nous a-t-il pas conduits au même point ?

N'avons-nous pas pris, nous aussi, d'immenses distances par rapport à l'héritage que nous avons reçu ?

Rappelons-nous : tout a commencé par une adhésion limpide à tout, ou presque. Puis, pour beaucoup d'entre nous, était venu le temps de l'engagement, sous une forme ou une autre, souvent dans une mouvance d'Eglise. Le Concile aidant, nous avons rêvé d'une Eglise "servante et pauvre". Nous avons milité en ce sens. Et, petit à petit, de plus en plus, nous nous sommes heurtés à des rigidités de plus en plus difficiles à supporter, dans le domaine de la morale, dans la façon dont l'Institution exerce et sacralise le pouvoir etc....

Et puis le langage de l'Eglise, par exemple celui de la liturgie, nous est devenu de plus en plus étranger. Et étranges, des mots comme 'Dieu tout-puissant', 'Salut', 'Fils de Dieu' etc......

Nombre d'affirmations péremptoires de jadis sont apparues bien dérisoires et nombre d'évidences d'autrefois se sont révélées bien fragiles....

Et nous en sommes même venus à nous demander quel sens peut bien avoir de s'adresser à 'Dieu' comme à une personne.

Comment donc pourrait-on transmettre un héritage si, dans le même temps, on est occupé à douloureusement en déconstruire une grande part ?

Que faire ?....

Voilà donc que, après avoir beaucoup erré, essayé nombre de nouvelles pistes, parfois hasardeuses, nous être fourvoyés dans bien des impasses, nous nous retrouvons démunis, sans bagages. Si pauvres devant les questions de nos enfants et petits-enfants, reconnaissant qu'elles sont aussi les nôtres.

Pendant que nous étions occupés à nous désembourber, eux, ils étaient là, sur le sable sec. Pourquoi devraient-ils emprunter le même itinéraire ?

Pourquoi auraient-ils à suivre nos pas, puisque leur point de départ est tout autre et leur route si différente ?

Et donc pourquoi chercherions-nous à être leurs guides ?

Chacun son chemin. Chacun sa tâche.

La nôtre est de continuer - joyeusement si nous pouvons - à nous affranchir des malentendus hérités du passé.

Garder la mémoire vive de notre immense héritage chrétien, mais le revisiter. Non pas l'édulcorer, n'en garder que ce qui nous plaît, mais déblayer pour qu'il puisse faire sens, d'abord pour nous, et ensuite pour nos contemporains.

Comprendre que la fidélité à laquelle il nous invite est d'abord faite de liberté.

Continuer l'immense déplacement auquel nous nous sommes attelés. Poursuivre notre transhumance intérieure.

Chercher d’autres mots, et surtout d’autres façons de comprendre les choses, de les dire, de les éprouver dans notre chair…

Tout simplement être nous-mêmes, blessés de notre incapacité à partager ce qui nous fait vivre, mais conscients et heureux de ce que nous avons découvert en chemin, à savoir que les mots de l'Evangile vivent dans les douleurs, les solidarités et les émerveillements des hommes et des femmes de notre temps.

Poursuivre notre quête de plus d'humanité, quête ouverte, fragile, incertaine, mais confiante.

Acculés à la discrétion.

Nous n'avons pas transmis, c'est vrai.

Et alors ? De quoi avons-nous peur ?

Pourquoi devrions-nous regretter d'être acculés à une certaine discrétion ?

Ne sommes-nous pas convaincus que ce qui se cherche dans l'humanité est plus décisif que ce qui s'accomplit dans les structures des religions ? Et que l'Evangile appelle chacun à accéder au plus humain de lui-même ?

Et ne sommes-nous pas les héritiers d'un 'Dieu' ayant fait le choix du silence, s'effaçant volontairement pour que puissent s'ouvrir nos chemins à nous et ceux de nos enfants, émerger notre parole à nous, et la leur ?

Ainsi, le paradoxe de notre héritage, c'est précisément qu'il invite à la discrétion, pour que l'autre trouve tout son espace.

Que les paroles tombant d'en haut s'effacent donc pour que vive un vrai partage d'humanité !

Vers une nouvelle aurore ?

A l'heure de l'impressionnante mutation (de société, de culture...) qui se déploie aujourd'hui, il y a bien quelque chose qui inexorablement finit : le monde 'religieux' que nous avons connu.

Mais n'y a-t-il pas en même temps quelque chose qui s'annonce, même si nous ne pouvons encore en préciser les contours ?

Les 'anciennes' générations peuvent connaître l'usure des trop longues marches et l'envie un peu honteuse de baisser les bras.

Les plus jeunes, eux - du moins ceux qui ne se contentent pas de rêver à un retour au passé - n'échapperont peut-être pas au risque de croire qu'il leur faut tout réinventer.

Sans doute vont-ils se tromper souvent. Comme nous.

Mais ne doutons pas qu'ils vont explorer des contrées où nous ne nous sommes pas aventurés.

Bonheur si notre fidélité – souvent quelque peu claudicante - à notre histoire est pour quelque chose dans leur goût de vivre la rude et magnifique condition d'humain.

Joie de les voir aller de l'avant, à leur manière, tracer des voies nouvelles et vouloir changer le monde en commençant par changer la vie autour d'eux.

Attente du jour où leur intelligence et leur générosité leur permettront, le moment venu, de s'emparer à leur façon de l' "héritage". D'une manière toute neuve, en tout cas différente de la nôtre.

A nous, maintenant, de nous mettre à leur écoute attentive, à la fois admirative et critique, d'entendre ce que eux, ils ont à nous dire, de nous laisser surprendre par les trésors dont eux sont porteurs.

La vraie question.

"On ne transmet que ce dont on est habité", aimait dire Sulivan.

La transmission n'est que bien accessoirement affaire de modalités, de technique, de communication.

Et à quoi servirait de ne transmettre que de la critique, aussi salutaire soit-elle, ou que de la déconstruction, pourtant nécessaire, des représentations plus ou moins imaginaires qui nous ont accompagnés ?

Nous avons vu les mots se dérober, se faire murmures, de peur de violenter la liberté de l'autre, et balbutiements devant les 'pourquoi ?' de la vie, les incertitudes du monde, le mystère toujours insaisissable de Dieu.

Mais comment les mots pourraient-ils venir si l'immense promesse de proximité offerte par l'Evangile s'est pour nous vidée de sa chair ?

Oui, la question est bien là, incontournable, têtue : de quoi sommes-nous habités ?

Christian Biseau

"Ne désirez pas faire changer d'idées, ni convertir, quiconque. Soyez ce que vous êtes, et l'autre, peut-être, sera conduit à devenir ce qu'il est."

(Sulivan)

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 16:36
Eloge de l'incertitude. - Joseph Piegay - Les Presses du Midi 2012 Eloge de l'incertitude.
Joseph Piégay
LPC n° 24 / 2013

"Je crie vers toi, et tu ne réponds pas. J’attendais la lumière, voici l’obscurité…J’ai dit mon dernier mot, à Dieu de me répondre !... Je lui rendrai compte de tous mes pas et je m ‘avancerai vers lui comme un prince." Job : ch.30, v.20 – ch31, v. 35, 37

" S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible puisque, n’ayant ni parties, ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes incapables de savoir ni ce qu’il est, ni s’il est"

Blaise Pascal.

En écho, le silence (1)

Dieu, son absence constatée, est la seule réponse à nos questions et à nos prières. Quoi qu’on pense de sa réalité et des hypothèses sur lui, on ne peut exclure à priori son existence. Mais tout en respectant la foi des croyants, il me semble qu’il convient aussi de respecter l’infinie discrétion évidente de celui qu’on appelle Dieu, au point que personne ne peut dire qu’il le connaît et s’il existe. Il est discret avec nous, soyons discrets à propos de lui, ce qu’on n’a guère été aux cours des âges. On le fait beaucoup parler encore à notre époque, on croirait qu’il a beaucoup de confidents.

[…] Cependant, à part quelques-uns abusés par leurs sens ou leurs impressions, à la plupart des personnes aucun Dieu ne parle, plus silencieux encore que la brise légère évoquée par la Bible dans un très beau texte. Le silence de Dieu convient bien à cette croyance obstinée, tranquille et pas sûre d’elle de la masse des humains, un peu partout dans le monde.

On a décelé avant même ce vingt et unième siècle comme une pensée diffuse qui voulait dire : Laissez Dieu tranquille et laissez-nous tranquilles avec ce mélange religieux que vous agitez depuis si longtemps. Désormais il va être nécessaire, me semble-t-il, d’avoir le courage de ses incertitudes et de quitter le jargon du prêt-à-porter des religions qu’on fait encore semblant de respecter. Faisons, pour un temps au moins, une sorte de trêve à propos de Dieu, parlons-en moins facilement.

Si quelque Dieu existe, quel qu’il soit et de quelque façon, il ne saurait dans son silence s’offusquer de notre réserve à son égard.

Le respect des croyances et des incertitudes

Croyance vague

Elle semble la plus répandue des formes de croyance et est très respectable, car elle est aussi la plus respectueuse de la divinité - improbable ou incertaine, c’est selon chacun - vers laquelle on se tourne. Les religions n’ont guère supporté que la croyance reste ainsi sans contours, dans la brume de l’incertitude. Alors elles ont construit des mythologies, déduit des doctrines, créé des cultes, démolissant les structures équivalentes élaborées par celui d’à-côté. […]

Mais la croyance vague survit à tous ces enchaînements, elle est la seule chance de fraternité quand des humains se rencontrent issus de traditions différentes, étrangères ou ennemies les unes aux autres. L’incertitude ou l’apaisement doctrinal est le seul chemin où l’on puisse se croiser sans se détruire dans un affrontement. Il y a bien assez des habitudes prises, des langues incomprises, des traditions immémoriales, des possessions bien gardées, pour parvenir à ce que les humains s’ignorent, se mesurent, se battent. Faut-il encore y ajouter cette différence absolue qu’est chaque conviction religieuse particulière ?

Alors que la croyance pourrait être le vrai lieu de la rencontre des esprits, sans exclusive, sans rejets, sans méprises parce qu’elle serait d’abord désir de fraternité, geste d’hospitalité, partage du pain sans complication, secours à qui n’ose tendre la main. […]

Voici au contraire que les religions, les plus précises dans leurs rites, traditions et règles de vie étant les plus redoutables, au lieu d’établir des passerelles noient dans le flot de leurs détails pratiques ou doctrinaux la généralité ouverte des croyances natives ou spontanées.

J’aime la croyance vague car elle est prête pour accueillir tout ce qui rassemble les humains ; elle les réunit dans le respect de l’inconnu que beaucoup révèrent dans la discrétion de leurs pensées. […]

L’incertitude accompagne cette croyance vague et elle y ajoute d’être une école exigeante de maintien intellectuel et moral. Je comprends que beaucoup de mes contemporains, comme beaucoup d’anciens autrefois, préfèrent se rattacher à la vague croyance en une divinité qu’on ne saurait préciser sans lui faire l’injure de se l’approprier. Mieux vaut finalement le flou des convictions qu’une foi trop certaine ciselée dans le bronze des doctrines. La croyance vague exprime l’incertitude des gens simples. Si Dieu existe, il se retrouve à coup sûr plus à l’aise dans le vaste domaine des très vagues croyances.

Simplement agnostique ?

Agnostique, ce mot grec, désigne l’attitude de celui qui sait bien qu’il ne sait pas tout et pas grand-chose de Dieu. Les agnostiques se trouvent souvent dans une position mal assise entre les tenants des vérités, des certitudes, des révélations qui les entourent. Si l’agnostique est confronté à des croyants si sûrs de leur foi, il l’est aussi à la tranquille certitude des incroyants.

Je pense qu’il faut poser désormais notre inconnaissance non plus comme un vide vertigineux mais comme une attitude positive, cohérente, fixée sur l’horizon humain qui nous est le seul accessible, et encore si peu.

Les religions rituelles et très organisées sont mortes mais elles ne le savent pas, comme des fleurs dans un vase, coupées de leur terreau originel.

Ce qui les nourrissait c’était la situation de l’homme écrasé, menacé à tout instant par les forces de la nature, dominé par un monde immense et inconnu de lui ; il venait de prendre peu à peu conscience de sa différence d’avec les autres animaux, les plantes et tout le gigantisme minéral. Et lui, au milieu, soulevé de mille impulsions.

Les religions et les sectes sont nées inévitablement sur cet environnement de peur initiale et d’ignorance insurmontable. Mais leurs maîtres, mages et prêtres, ont fini par se servir de cette soumission spontanée à l’inconnu pour tenter de l’investir et de s’imposer comme les interprètes de la Toute-Puissance divine.

Peut-être l’agnosticisme est-il devenu de nos jours, appuyé sur la connaissance scientifique et la capacité technique, la seule attitude digne de l’homme, respectant sa personne, lui donnant la force de rester à sa place, sans se bercer d’illusions ni s’assouvir de haine. Car il y a plus d’humanité, plus de force d’âme dans l’ignorance reconnue que dans la foi inconditionnelle, plus de dignité dans la réserve que dans la certitude à priori. Certains se diront agnostiques chrétiens car il faut savoir où sont ses racines. Ou bien agnostiques juifs, plus prudemment agnostiques musulmans.

L’athéisme par contre peut devenir obsolète, provenant du même besoin de certitude à tout prix et a contrario, qui a constitué le socle des religions.

Il y a plus d’incroyants aux religions qu’à l’égard de la possibilité de Dieu. Quand on sait ce qu’il n’a plus à être : ni Grand Manitou manipulateur, ni Arbitraire Tout-Puissant, on a moins besoin de le refuser ou, attitude vaine, de le combattre. La réserve suffit et demeure normale, raisonnable. Il devient simple et habituel d’être un agnostique, celui qui a le droit de vivre sans toujours chercher à deviner s’il y a quelqu’un derrière la porte. Ce n’est pas respecter Dieu que de se courber devant celui qu’on croit qu’il est. S’il est, Dieu ne peut aimer que l’homme réservé face à lui, insaisissable ; il n’y a là aucun orgueil mais simple dignité.

La foi, elle-même, déborde d’incertitude

S’il est une chose devenue évidente pour beaucoup, c’est bien la non-présence sensible de quelque Dieu que ce soit. Ce qui ne va pas, on l’a vu, jusqu’à nier sa possible mais inconnaissable existence.

[…] De nos jours, c’est jusqu’à la foi du croyant qui est souvent bourrée d’incertitude, autant qu’elle l’était auparavant de certitude […] L’incertitude s’installe de plus en plus chez celui qui a la "foi", tout autant que chez l’ "incroyant" ; à plus forte raison l’incertitude règne chez celui qui choisit de rester dans une expectative, refusant aussi bien l’adhésion de la foi que l’athéisme trop sûr de lui. L’homme d’aujourd’hui, quelles que soient ses convictions personnelles affirmées, installe souvent son existence quotidienne dans une incertitude inéluctable et finalement sereine […]

L’athée, s’il n’est pas lui-même trop endoctriné, admet souvent pouvoir être agnostique.

Le croyant fait un choix personnel guidé peut-être par sa raison, sa tradition ou son cœur. Mais même lui reste, de nos jours, souvent habité d’une calme incertitude ou d’une inquiète certitude et peut rester proche de ceux qui n’ont pas la foi. Le croyant a "une foi qui a besoin d’être ébranlée par le doute" disait Noël Copin. Mais le doute est d’abord une inquiétude, le doute c’est encore la foi qui joue à se faire peur. L’incertitude, elle, par son refus d’opter, engendre une force intérieure […]

Une heureuse et tonique incertitude

L’incertitude semble être l’attitude humaine la plus positive, la plus modératrice, la plus saine et la plus performante dans le déroulement de l’existence.[…] Ne rien nier des contraintes de la vie, ne rien imaginer comme compensation aux souffrances, ne pas s’évader en ignorant la douleur et les malheurs des autres. Etre dans l’expectative, n’ignorant rien du mal qui existe, n’idéalisant rien d’un avenir de toute façon inconnu. Etre sans angoisse bien que n’étant sûr de rien, sans anticipation sinon pour imaginer ce qu’on veut, sans haine car il n’y a rien, ou si peu, ni personne à haïr.

Rester dans l’incertitude c’est vivre et attendre dignement, prêt pour Dieu comme pour la simple fin de soi. L’incertitude engendre la paix et la sérénité venues de la cohérence de notre raison avec notre conscience et, autant que possible, avec notre conduite. Le calme ainsi établi est la seule récompense dont on soit sûr, il faut être prêt à s’en contenter. […]

Dieu s’il existe de quelque manière que ce soit, nous le rencontrerons debout comme il convient et non pas à genoux, si puissant soit-il ; pour le moment nous demeurons face à sa possible existence dans une heureuse incertitude forte et estimable.

Et même si notre incertitude est pour certains une attente, une expectative teintée d’espérance, elle est toujours curieuse, active, dynamique, mais ni craintive, ni frissonnante.

Dans l’incertitude on n’attend pas à un carrefour, on n’attend pas le regard fixé vers un but lointain ou proche, car on ne sait pas si quelqu’un va venir à notre rencontre. Alors on choisit une route, un comportement, à partir des indications données par la conscience, dans les conditions imposées par l’existence […] Notre attitude spirituelle c’est de garder disponible en soi un espace, une capacité pour ce qui adviendra peut-être ou peut-être pas, après la mort et déjà avant. Et cela, en restant toujours accompagné par une conscience morale qui nous a définitivement arrachés à la vie sauvage, qu’on le veuille ou non. […]

L’expectative, fondée sur l’incertitude, se refuse à instrumentaliser un Dieu en plaçant en lui la réponse à nos attentes qui sont de toute façon informulables. L’incertitude c’est d’accepter l’évidence qu’il n’y a pas de maître décelable ou imaginable. Nous n’avons pas à nous rassurer par une foi intraitable, mais par notre seule aptitude au bien, ce mieux dont l’avenir prévisible nous donne la capacité et dont les générations futures auront un besoin évident. […]

Accepter l’incertitude est bénéfique pour les humains qui vivent dans le voisinage d’autres traditions, autres langues, autres territoires. Cela rappelle qu’il n’y a pas de peuple élu par Dieu, pas non plus de peuple maudit, pas de race inférieure, pas de classe naturellement dirigeante. […] Il n’y a que la dignité de l’homme face aux questions qu’il se pose, aux recherches qu’il effectue, aux choix qu’il arbitre. Il n’y a que l’homme dans une incertitude foncière qui le protège du sectarisme, de la crédulité ou d’une incrédulité qui se pense irréfutable […]

Finalement, notre incertitude n’est nullement une position froide, neutre, notionnelle, mais une attitude pathétique, généreuse, vivante, évolutive, pleine de force pour affronter la vie, élaborer l’avenir et accepter sereinement la mort, puisqu’il le faut bien.

Peu à peu, inexorablement, même si c’est lentement, l’homme ne pourra plus jamais se situer dans la soumission aveugle à des dogmes, à des vérités qu’on croit révélées. Qu’il croie ou qu’il nie, toujours il marquera le pas face à de supposées certitudes et découvrira dans cette hésitation une force intérieure et sa relation vraie aux autres.

Joseph Piégay

L’Éloge de l’incertitude, comme d’autres initiatives diverses, est à la fois une interpellation et une anticipation. Cet essai ne précise pas de nouvelles positions doctrinales mais une exigence face à une Foi toujours intraitable, face à un Dieu insaisissable, face à l’incroyance aussi. L’incertitude est un donné de base, le constat premier de l’humanité face à l’avenir, face à la mort inéluctable et face à un univers encore plus mystérieux à force d’être mieux connu. L’incertitude est une attitude ouverte et modeste, face à des pratiques religieuses et à des éléments de doctrine figés et entassés depuis 2000 ans

(1) Extraits du livre "Eloge de l’incertitude " Ed. Les presses du midi 2ème édition juillet 2013 – 10€ Joseph Piégay, 28 avenue du Clos, F-06270 Villeneuve-Loubet. France (retour)
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